Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/340

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


saint-sébastien.


Saint-Sébastien — 2 août.

Je suis en Espagne. J’y ai un pied du moins. Ceci est un pays de poëtes et de contrebandiers. La nature est magnifique ; sauvage comme il la faut aux rêveurs, âpre comme il la faut aux voleurs. Une montagne au milieu de la mer. La trace des bombes sur toutes les maisons, la trace des tempêtes sur tous les rochers, la trace des puces sur toutes les chemises ; voilà Saint-Sébastien.

Mais suis-je bien en Espagne ? Saint-Sébastien tient à l’Espagne comme l’Espagne tient à l’Europe, par une langue de terre. C’est une presqu’île dans la presqu’île ; et ici encore, comme dans une foule d’autres choses, l’aspect physique est la figure de l’état moral. On est à peine espagnol à Saint-Sébastien ; on est basque.

C’est ici le Guipuzcoa, c’est l’antique pays des fueros, ce sont les provinces libres vascongadas. On parle bien un peu castillan, mais on parle surtout bascuence. Les femmes ont la mantille, mais elles n’ont pas la basquine ; et encore cette mantille, que les madrilènes portent avec tant de coquetterie et de grâce jusque sur les yeux, les guipuzcoanes la relèguent sur l’arrière-sommet de la tête, ce qui ne les empêche pas d’ailleurs d’être très coquettes et très gracieuses. On danse le soir sur la pelouse en faisant claquer ses doigts dans le creux de sa main ; ce n’est que l’ombre des castagnettes. Les danseuses se balancent avec une souplesse harmonieuse, mais sans verve, sans fougue, sans emportement, sans volupté ; ce n’est que l’ombre de la cachucha.

Et puis les français sont partout ; dans la ville, sur douze marchands tenant boticas, il y a trois français. Je ne m’en plains pas ; je constate le fait. Au reste, à ne les considérer, bien entendu, que sous le côté des mœurs, toutes ces villes-ci, en deçà comme au delà, Bayonne comme Saint-Sébastien, Oloron comme Tolosa, ne sont que des pays mixtes. On y sent le remous des peuples qui se mêlent. Ce sont des embouchures de fleuves. Ce n’est ni France ni Espagne, ni mer ni rivière.

Aspect singulier d’ailleurs, et digne d’étude. J’ajoute qu’ici un lien secret et profond, et que rien n’a pu rompre, unit, même en dépit des traités, ces frontières diplomatiques, même en dépit des Pyrénées, ces frontières naturelles, tous les membres de la mystérieuse famille basque. Le vieux mot Navarre n’est pas un mot. On naît basque, on parle basque, on vit basque et l’on meurt basque. La langue basque est une patrie, j’ai presque dit une