Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/342

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un instinct vrai. Les révolutions — insistons sur ceci — ne traitent pas moins rudement les anciennes libertés que les anciens pouvoirs. Elles remettent tout à neuf, et refont tout sur une grande échelle ; car elles travaillent pour l’avenir, et elles prennent dès à présent la mesure de l’Europe future.

De là ces immenses généralisations qui sont, pour ainsi dire, les cadres des nations de l’avenir et qui s’approprient si difficilement aux vieux peuples, et qui tiennent si peu compte des vieilles mœurs, des vieilles lois, des vieilles coutumes, des vieilles franchises, des vieilles frontières, des vieux idiomes, des vieilles habitudes, des vieux empiétements, des vieux nœuds que toutes les choses font, des vieux principes, des vieux systèmes, des vieux faits.

Dans la langue révolutionnaire, les vieux principes s’appellent préjugés, les vieux faits s’appellent abus. Cela est tout à la fois vrai et faux. Quelles qu’elles soient, républicaines ou monarchiques, les sociétés vieillies se remplissent d’abus, comme les vieux hommes de rides et les vieux édifices de ronces ; mais il faudrait distinguer, arracher la ronce et respecter l’édifice, arracher l’abus et respecter l’état. C’est ce que les révolutions ne savent, ne veulent ni ne peuvent faire. Distinguer, choisir, élaguer, elles ont bien le temps vraiment ! elles ne viennent pas pour sarcler le champ, mais pour faire trembler la terre.

Une révolution n’est pas un jardinier ; c’est le souffle de Dieu.

Elle passe une première fois, tout s’écroule ; elle passe une seconde fois, tout renaît.

Les révolutions donc malmènent le passé. Tout ce qui a un passé les craint. Aux yeux des révolutions, l’antique roi d’Espagne était un abus, l’antique alcade basque en était un autre. Les deux abus ont senti le péril, et se sont ligués contre l’ennemi commun. Le roi s’est appuyé sur l’alcade ; et voilà comment il s’est fait qu’au grand étonnement de ceux qui ne voient que les surfaces des choses, la vieille république guipuzcoane a lutté pour le vieux despotisme castillan contre la constitution de 1812.

Ceci du reste n’est pas sans analogie avec le fait de la Vendée. La Bretagne était un pays d’états et de franchises. Le jour où la République une et indivisible fut décrétée, la Bretagne sentit confusément que l’unité bretonne allait se perdre dans la grande unité française ; elle se leva comme un seul homme pour défendre le passé, et lutta pour le roi de France contre la Convention nationale. Les anciens peuples qui combattent de la sorte sont trop faibles pour descendre en plaine et livrer des batailles rangées aux races nouvelles, aux idées nouvelles, aux armées nouvelles ; ils appellent la nature à leur aide ; ils font la guerre de bruyères, la guerre de montagnes, la guerre du désert.