Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/362

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Elles sont du petit nombre de celles qui ont des bas ; c’est l’aristocratie des batelières.

Pepa et Pepita, les deux sœurs, sont peut-être plus jolies encore.

Rien n’est vif et pur comme cette baie le matin. J’entends sonner derrière moi les cloches des trois églises ; le soleil marque les rides de la vieille tour. Chaque barque fait son sillage dans le golfe et semble traîner après soi un long sapin d’argent avec toutes ses branches.

Avant déjeuner je fais un tour dans le village, ou la ville, comme vous voudrez, car je ne sais quel nom donner à ce lieu à part. J’y découvre toujours quelque chose que je n’avais pas vu la veille. Ce sont des hangars pratiqués sous les rochers qui percent la rue et se font jour entre les maisons ; dans ces hangars est la provision de bois, souches d’arbres hérissées comme des châtaignes, déchirures de bateaux, carcasses de navires. C’est une femme qui file devant la porte ; le fil part de sa main et remonte jusqu’au toit de la maison, d’où il retombe, portant à son extrémité le fuseau qui pend devant la fileuse. Ce sont des persiennes orientales à des fenêtres gothiques, et de frais visages derrière ces mailles serrées de bois noir. Ce sont de belles petites filles, jambes nues et déjà bronzées par le climat, qui dansent et qui chantent :

Gentil muchacha,

Toma la derecha.
Hombre de noda,

Toma la izquierda.


ce que je traduirais volontiers ainsi, plutôt selon l’esprit que selon la lettre :

Fille adroite,

Prends la droite.
Homme gauche,

Prends la gauche.

À Pasages, on travaille, on danse et on chante. Quelques-uns travaillent, beaucoup dansent, tous chantent.

Comme dans tous les lieux primitifs et rustiques, il n’y a à Pasages que des jeunes filles et des vieilles femmes, c’est-à-dire des fleurs et… — ma foi, cherchez l’autre mot dans Ronsard. La femme proprement dite, cette rose magnifique qui s’épanouit de vingt-cinq à quarante ans, est un produit exquis et rare de la civilisation extrême, de la civilisation élégante, et n’existe que dans les villes. Pour faire la femme il faut de la culture ; il faut, passez-moi l’expression, ce jardinage que nous nommons l’esprit de société.

Où l’esprit de société n’est pas, vous n’aurez pas la femme. Vous aurez Agnès, vous aurez Gertrude ; vous n’aurez pas Elmire.