Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/364

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porte sur sa devanture le blason colorié de la ville. Tous les rez-de-chaussée sont des boutiques.

À de certains dimanches, la ville se paie à elle-même un combat de taureaux, et cette place lui sert d’amphithéâtre, ce qu’indiquent des assemblages de solives plantés dans le pavé le long du parapet. D’ailleurs, place de taureaux ou place de la constitution, rien, je vous le répète, n’est plus allègre, plus curieux, plus divertissant à l’œil.

La vie surabondante qui anime Pasages se résume dans cette place et y atteint son paroxysme. Les bateleras se tiennent à un bout, les majos et les matelots à l’autre ; des enfants rampent, grimpent, marchent, chancellent, crient et jouent sur tous les pavés ; les façades peintes étalent toutes les couleurs du perroquet, le jaune le plus vif, le vert le plus frais, le rouge le plus vermeil. Les chambres et les boutiques sont des cavernes pleines de clairs-obscurs magiques, où l’on entrevoit parmi les lueurs et les reflets toutes sortes de mobiliers fantasques, des bahuts comme on n’en voit qu’en Espagne, des miroirs comme on n’en voit qu’à Pasages.

De bonnes figures honnêtes et cordiales s’épanouissent sur tous ces seuils.

Je vous parlais tout à l’heure du Vieux Pasage qu’on appelle aussi el otro Pasage. Il y a en effet deux Passages, un jeune et un vieux. Le jeune a trois cents ans. C’est celui que j’habite.

J’ai voulu l’autre matin passer l’eau et voir le vieux. C’est une sorte de Bacharach méridional.

Là, comme au Bacharach du Rhin, « l’étranger est étrange ». Des enfants hâves et des vieilles blêmes vous regardent passer avec stupeur.

Une m’a crié comme je m’arrêtais devant sa maison : Hijo, dibuja eso. Viejas cosas, hermosas cosas (Fils, dessine ceci. Vieilles choses, belles choses). Le logis en effet était une magnifique masure du treizième siècle, la plus délabrée et la plus croulante qu’on pût voir.

La rue du vieux Pasages est une vraie rue arabe ; maisons blanchies, massives, cahotées, à peine percées de quelques trous. S’il n’y avait les toits, on se croirait à Tétuan. Cette rue, où le lierre va d’un côté à l’autre, est pavée de dalles, larges écailles de pierre qui ondulent comme le dos d’un serpent.

L’église gâte cet ensemble. Elle est moderne et rebâtie du dernier siècle. Je me la suis fait ouvrir pour une demi-peseta. Une inscription sur l’orgue en donne la date, qui n’est d’ailleurs que trop écrite dans l’architecture :

manvel  martin
carrera  me hizo
año 1774