Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/372

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Au loin, une trincadoure de Fontarabie lutte, ses deux voiles au vent, pour entrer dans la baie. Elle met le cap sur la passe. Le flot la secoue d’avant en arrière. Tout à l’heure, un pâtre me disait dans la montagne : Iguraldia gaiztoa [1]. — Voici la barque ; elle touche presque les rochers que la mer couvre d’écume. Elle passe. Elle a passé. — Une cigale chante dans l’herbe à côté de moi.


3 heures, sur la pente du précipice.

Rochers décharnés comme des têtes de mort. Bruyères. Je pique ma canne dans la lande où elle se tient debout. Des fleurs partout, et des sauterelles de mille couleurs, et les plus beaux papillons du monde. J’entends rire dans l’abîme des jeunes filles que je ne vois pas.

Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II p372.jpg

L’un des rochers devant moi a un profil. Je le dessine. La joue semble avoir été dévorée, ainsi que l’œil et l’oreille, et l’on croirait voir à nu l’intérieur du pavillon de la trompe.

Devant ce rocher, un autre représente un chien. On dirait qu’il aboie à la haute mer.


5 heures.

Je suis sur une pointe de rocher à l’extrémité d’un cap. J’ai tourné autour de la roche en gravissant l’escarpement. Je mettais mes mains et mes pieds pour grimper dans ces trous étranges dont la roche de ce rivage est criblée et qui ressemblent à des empreintes de semelles énormes. Je suis parvenu ainsi jusqu’à une espèce de console avec dossier qui fait saillie sur l’abîme. Je m’y assieds ; mes pieds pendent dans le vide.

La mer, rien que la mer. — Magnifique et éternel spectacle ! Elle blanchit là, en bas, sur des roches noires. L’horizon est brumeux, quoique le soleil me brûle. Toujours grand vent. — Un goëland passe majestueusement dans l’abîme à cent toises au-dessous de mon regard. — Le bruit est continu et grave. De temps en temps, on entend des éclats soudains, des espèces de chutes brusques et lointaines, comme si quelque chose s’écrou-

  1. En barque, mauvais temps.