Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/381

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l’autre côté je l’ai trouvée ouverte, mais ouverte affreusement, ouverte de haut en bas par l’arrachement entier d’une façade dont la muraille gisait à terre d’un seul morceau dans un champ de maïs écrasé. J’ai marché sur cette muraille comme sur un pavé, et je suis entré dans la maison.

Quelle désolation ! Je voyais d’un seul coup d’œil les quatre étages éventrés. L’escalier a été brûlé ; la cage de l’escalier n’est plus qu’un large trou où toutes les chambres viennent aboutir. Les murs, roux et hideux, montrent partout les marques de la flamme.

Je n’ai pu parcourir que le rez-de-chaussée, l’escalier manquant.

Cette maison était très grande et très haute ; elle n’est plus portée que par quelques piliers et quelques poutres amincies par le feu. Je la voyais pendre et trembler au-dessus de ma tête ; de temps en temps une pierre, une brique, un plâtras se détachait et tombait à mes pieds, ce qui faisait un bruit de vie sinistre dans cette maison morte. Au troisième étage, une planche à demi brûlée est restée suspendue à un clou ; le vent l’agite et la fait grincer tristement. Je revoyais dans les chambres les volets solidement verrouillés. Il y a quelques lambeaux de papier sur les murs. Une chambre est peinte en rose. Dans la cuisine, à un endroit maintenant inaccessible, j’ai remarqué, sur le chambranle blanc de la haute cheminée, un petit navire dessiné au charbon par une main d’enfant.

D’une ruine séculaire on sort l’âme agrandie et dilatée. D’une ruine d’hier on sort le cœur serré. Dans la ruine antique, je me figure le fantôme ; dans la ruine récente, je me représente le propriétaire. Le fantôme est moins triste.

Une église haute, énorme, granitique, lugubre, domine ce village farouche.

De loin, ce n’est pas une église, c’est un bloc. En approchant, on distingue quelques trous dans la muraille, et à l’abside trois ou quatre ogives du quinzième siècle. Comme on a trouvé sans doute que cela donnait trop de jour dans cette boîte de pierre, on a muré ces ogives, et on n’a laissé au centre de chacune d’elles qu’un étroit œil-de-bœuf. La muraille est rousse, âpre, rongée de lichen.

La façade est un grand mur coupé carrément, sans rosace, sans fenêtre, sans baie, et n’offrant à l’œil d’autre ouverture que le portail, qui est bas et triste, avec deux colonnes frustes et un fronton nu. Deux longs arrachements de pierres noires balafrent cette façade du haut en bas. Elle est accostée à droite d’une longue et étroite tour, laquelle dépasse à peine le faîte de l’édifice.

Sept ou huit vieilles hideuses étaient accroupies solitairement de distance en distance autour de l’église. Je ne sais si cet arrangement était l’effet du