Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/416

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large que je pris d’abord pour l’extrémité d’un clairon de montagne, et qui était un tromblon. Ce tas de chiffons était l’arsenal.

Un grand bloc de rocher qui emplissait l’angle à droite de la porte, et sur lequel le mur était maçonné, faisait une pente de granit dans l’intérieur de la cabane et servait de chevet à quelques bottes de paille jetées à terre. C’était là sans doute l’hôtellerie.

Un enfant tout nu, qui dormait probablement sur cette paille et que notre arrivée avait réveillé, s’était accroupi sur la pente de granit, les genoux serrés contre la poitrine et les bras croisés sur les genoux, et nous regardait avec des yeux effarés. Dans le premier moment je le pris pour un gnome ; puis je reconnus que c’était un singe ; enfin je découvris que c’était un enfant.

Deux hauts chenets de fer ouvragé, rouillés par le feu et la pluie, apparaissaient dans la cheminée debout sur leurs quatre pieds massifs et dressant à l’extrémité de leurs longs cous deux gueules ouvertes. On eût dit les deux dragons du logis prêts à aboyer et à mordre.

Du reste, il n’y avait dans la cabane d’autre ustensile de cuisine qu’une poêle à frire suspendue dans la cheminée, laquelle, avec le chandelier de fer, les chenets et le lit, composait tout le mobilier.

Une jarre d’huile était près du lit, et à côté de la porte une autre jarre pleine de lait. Au rebord de la jarre de lait s’accrochait une sébile de bois de la forme la plus élégante et la plus pure. C’était presque une écuelle étrusque.

Deux chats maigres et jaunes et que, comme l’enfant, nous avions réveillés, rôdaient autour de nous d’un air menaçant. À la façon dont ils nous regardaient, il était clair qu’ils n’eussent pas mieux demandé que d’être des tigres.

J’ai quelque idée qu’un porc grognait dans un coin noir.

La maison avait cette odeur sucrée et fade qui s’exhale de toutes les cabanes espagnoles.

Du reste ni une table, ni une chaise. Qui entrait là restait debout ou s’asseyait à terre. Qui avait un ballot s’asseyait dessus. Dans ce logis, le mot se mettre à table n’avait aucun sens ; je restai quelques instants abîmé dans cette réflexion mélancolique. Je mourais de faim.

En pareil cas, les pensées tristes viennent de l’estomac.

Un petit bruit gracieux, une sorte de gazouillement discret et continu que j’avais entendu depuis mon entrée dans la cabane me tira de cette rêverie. Quand on n’a pas de quoi dîner, que faire en un gîte à moins qu’on ne regarde ? Je regardai donc, mais je ne pouvais découvrir d’où venait ce bruit.