Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/427

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Cauterets.


à louis b.


Cauterets.

Je vous écris, cher Louis, avec les plus mauvais yeux du monde. Vous écrire pourtant est une douce et vieille habitude que je ne veux pas perdre. Je ne veux pas laisser tomber une seule pierre de notre amitié. Voilà vingt ans bientôt que nous sommes frères, frères par le cœur, frères par la pensée. Nous voyons la création avec les mêmes yeux, nous voyons l’art avec le même esprit. Vous aimez Dante comme j’aime Raphaël. Nous avons traversé ensemble bien des jours de lutte et d’épreuve sans faiblir dans notre sympathie, sans reculer d’un pas dans notre dévouement. Restons donc jusqu’au dernier jour ce que nous avons été dès le premier. Ne changeons rien à ce qui a été si bon et si doux. À Paris, serrons-nous la main ; absents, écrivons-nous.

J’ai besoin quand je suis loin de vous qu’une lettre vous aille dire quelque chose de ce que je vois, de ce que je pense, de ce que je sens. Cette fois elle sera plus courte, c’est-à-dire moins longue qu’à l’ordinaire. Mes yeux me forcent à ménager les vôtres. Ne vous plaignez pas, vous aurez moins de grimoire et autant d’amitié.

Je viens de la mer et je suis dans la montagne. Ce n’est, pour ainsi dire, pas changer d’émotion. Les montagnes et la mer parlent au même côté de l’esprit.

Si vous étiez ici (je ne puis m’empêcher de faire constamment ce rêve), quelle vie charmante nous mènerions ensemble ! quels tableaux vous remporteriez dans votre pensée pour les rendre ensuite à l’art plus beaux encore que la nature ne vous les aurait donnés !

Figurez-vous, Louis, que je me lève tous les jours à quatre heures du matin, et qu’à cette heure sombre et claire tout à la fois je m’en vais dans la montagne. Je marche le long d’un torrent, je m’enfonce dans une gorge la plus sauvage qu’il y ait, et, sous prétexte de me tremper dans de l’eau chaude et de boire du soufre, j’ai tous les jours un spectacle nouveau, inattendu et merveilleux.

Hier, la nuit avait été pluvieuse, l’air était froid, les sapins mouillés étaient plus noirs qu’à l’ordinaire, les brumes montaient de toutes parts des ravins comme les fumées des fêlures d’une solfatare ; un bruit hideux et terrible sortait des ténèbres, en bas, dans le précipice, sous mes pieds ; c’était