Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/430

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


bords du gave de marcadau.


— carnets. —


18 août. Cauterets.

Immense éboulement. Les pierres éparses ont roulé jusque dans le gave. Elles ont encore tout le désordre de la chute. On les croirait tombées d’hier si elles n’étaient rongées de lichens. L’une d’elles, la plus grosse, est fendue par le milieu. Un pâtre rêve dans ces rochers au bruit de cette nature en tumulte. Les chèvres bêlent et pendent. Je prends une grosse sauterelle verte qui se laisse faire. Puis je la pose sur le rocher, elle reste à la place où je l’ai mise. Un lézard sort d’une fente. La sauterelle et le lézard se regardent. Le lézard s’approche. La sauterelle s’envole comme un oiseau et va tomber au loin dans les grandes herbes.

Je passe le pont de bois au confluent des deux gaves de Marcadau et de Laitour. Une odeur de soufre sort du torrent. Ici il est effrayant. C’est un écroulement de neige liquide. Bruit furieux. Sur les côtés les fleurs croissent en foule ; de petits bras du torrent font sur de petits blocs des cascades microscopiques. Il y a de petits bassins tranquilles avec fond de cailloux qu’on dirait arrangés par un enfant pour son jardin. Un rayon de soleil passe à travers les nuages et fait de chaque goutte d’eau une étincelle. — Belles flaques vertes. Tous les verts. Vert-clair, vert-noir. Les granits et les marbres tachés de rose qu’on aperçoit à travers l’eau glauque veinée de lumière ressemblent à des agates gigantesques.

Je suis sorti par un soleil ardent, et voici qu’un nuage gris et lourd envahit tout le ciel. Il va pleuvoir. Je me réfugie sous la porte des bains du pré. Une vieille femme qui tricote me voit entrer en grondant. Figure délabrée et hideuse misère ; visage en guenilles sous une cape en haillons. Voyant que je m’obstine à rester et que j’ai pris une chaise, elle se lève, se traîne appuyée sur deux bâtons vers un couloir obscur, et s’en va. — Je cueille dans une tente du mur extérieur une belle fleur jaune qui a la forme de la tulipe et l’odeur de l’abricot.

L’orage approche. De larges et sonores gouttes de pluie tombent sur les arbres et les rochers. Un éclair. Coup de tonnerre. Un coup de tonnerre dans ces gorges n’est plus un coup de tonnerre ; c’est un coup de pistolet, mais un coup de pistolet monstrueux qui éclate dans la nuée, tombe sur le sommet le plus voisin, et rebondit de montagne en montagne avec un bruit sec, sinistre et formidable. — Voici qu’il pleut affreusement. Toute