Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/44

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J’ai quitté Laon ce matin, vieille ville avec une cathédrale qui est une autre ville, dedans ; une immense cathédrale qui devait porter six tours et qui en a quatre, quatre tours presque byzantines à jour comme des flèches du seizième siècle. Tout est beau à Laon, les églises, les maisons, les environs, tout, excepté l’horrible auberge de la Hure où j’ai couché et sur le mur de laquelle j’ai écrit ce petit adieu :

à l’aubergiste de la « hure ».

Vendeur de fricot frelaté.
Hôtelier chez qui se fricasse
L’ordure avec la saleté,
Gargotier chez qui l’on ramasse
Soupe maigre et vaisselle grasse
Et tous les poux de la cité.
Ton auberge comme ta face
Est hure pour la bonne grâce
Et grouin pour la propreté !

Il faut te dire que l’aubergiste est insolent par-dessus le marché. Il vous fait manger du poulet crevé et vous rit au nez, le drôle.

Me voici maintenant à La Fère et je t’écris en attendant un déjeuner tel quel que je vais partager avec trois faces stupides et campagnardes. Il y a des chasses peintes sur le mur de l’auberge. J’ai remarqué que cela est de mauvais augure. Cela veut dire qu’on n’aura pas d’autre gibier qu’en peinture.

Voici, j’espère, mon Adèle bien-aimée, une longue lettre. Je compte sur de bien longues lettres de toi aussi, sur des descriptions de tout ce qui t’arrive, de tout ce que tu vois, de tout ce que tu fais. La prochaine fois j’écrirai à notre chère petite Poupée. Il faut qu’elle m’écrive en attendant. Serre bien pour moi la main de ton excellent père, qui se sera retrempé dans sa Bretagne, et que j’aime comme tu sais.

Adieu, mon pauvre ange, on m’appelle pour déjeuner, j’ai à peine le temps de terminer cette lettre. Mille amitiés à nos amis. Dis-leur combien je suis à eux du fond du cœur.

Et à toi avant tout, mon Adèle.

V.

Je pars pour Saint-Quentin où j’arriverai ce soir. J’aurai bien de la joie à te revoir, et nos chers petits.