Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/448

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l’île d’oléron.


8 septembre.

Figurez-vous une glace appliquée sur le sol et une échelle couchée sur cette glace, ou mieux encore une fenêtre posée à plat avec son châssis et ses vitres ; donnez à cette fenêtre un quart de lieue de tour, vous avez un marais salant. Quand la vitre se dépolit, c’est que le sel se fait.

Représentez-vous une langue de terre longue, plate, étroite, qui, vue à vol d’oiseau, apparaîtrait au regard couverte de ces immenses fenêtres laissant à peine entre elles d’étroites bandes de terre aux ajoncs et aux tamarins ; çà et là quelques prairies, quelques champs de vigne, qu’on engraisse avec des varechs et qui donnent un vin huileux et amer, quelques bouquets d’arbres, quelques sentiers ; de loin en loin, des villages blancs le long de la plage ; du côté de la France, une bordure de fortifications ; du côté de l’Océan, un escarpement qu’on appelle la côte sauvage ; à la pointe sud, des dunes semées de pins qui annoncent le voisinage des grandes landes ; couvrez cette terre de brumes grises et sales qui montent des marais de toutes parts ; vous avez l’île d’Oléron.

Si, après avoir contemplé l’ensemble, vous considérez le détail, la tristesse croît à chaque pas que vous faites, et vous vous sentez étreindre peu à peu d’un morne serrement de cœur.

Une grève de boue, un horizon désert, deux ou trois moulins qui tournent pesamment ; un bétail maigre dans un pâturage chétif ; sur le bord des marais les tas de sel, cônes gris ou blancs selon qu’ils sont recouverts de chaume pour passer l’hiver ou exposés au soleil pour sécher ; sur le seuil des maisons les filles belles et pâles, les enfants livides, les hommes abattus et frissonnants, peu de vieillards, la fièvre partout ; voilà le petit monde lugubre dans lequel vous vous enfoncez.

On n’arrive pas aisément à l’île d’Oléron. Il faut le vouloir. On ne conduit le voyageur à l’île d’Oléron que pas à pas ; il semble qu’on veuille lui donner le temps de réfléchir et de se raviser.

De Rochefort on le mène à Marennes, dans une façon d’omnibus qui part de Rochefort deux fois par jour. C’est une première initiation.

Trois lieues dans les marais salants. De vastes plaines où s’élèvent, comme deux obélisques dans un cimetière, les beaux clochers anglais à aiguilles de pierre de Moise et de Marennes ; tout le long de la route, des flaques d’eau verdissante ; à tous les champs, qui sont des marais, d’énormes clôtures cadenassées ; aucun passant; de temps en temps un douanier le fusil au