Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/62

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Fougères, 22 juin.

Voilà trois jours, mon Adèle, que je ne t’ai écrit, et j’éprouve le besoin de m’entretenir avec toi et de me reposer dans ta pensée.

Nanteuil m’a quitté ; il est possible qu’il me rejoigne à Cherbourg. Depuis Alençon, j’ai vu Lassay, charmante petite ville demi-sauvage, plantée tout au beau milieu des chemins de traverse, qui a trois vieux châteaux, dont deux admirables que j’ai dessinés. Tu les verras. Le troisième n’a plus que quelques ruines situées au milieu des arbres les plus beaux et les plus farouches du monde.

Après Lassay, Mayenne. On ne connaît vraiment pas cette pauvre Bretagne. Elle vaut mieux que la Suisse, aux Alpes près. Mayenne est une riante et pittoresque ville, posée en travers sur sa rivière, avec un beau château, une haute église incrustée de pierres romaines qui ont deux mille ans, des maisons du quinzième siècle zébrées de bois et de plâtre, et un vieux pont à arches ogives. L’ensemble de tout cela forme un bloc ravissant.

De Mayenne, j’ai été à Jublaire, où il y a un camp de César que j’ai parcouru guidé par la plus jolie fille du monde qui m’offrait des roses fraîches et de vieilles briques, tout en sautant lestement par-dessus les clôtures, sans trop s’inquiéter de ses jupons. Et puis elle m’a montré un temple romain, et beaucoup de choses romaines, et beaucoup de sa personne. En la quittant je lui ai donné un écu, elle m’a demandé un baiser. Pardon, je te raconte la chose comme elle est. Et puis je te rapporte un morceau de marbre du camp de César pour te prouver ma bonne fortune. Je suis un grand fat.

Figure-toi que j’écris tout ceci, brûlé par le soleil et rouge comme une carotte. Il est vrai que j’ai la croix d’honneur et que je disputerais maintenant le pain bénit de Fourqueux à ton père. On me rend mille respects en Bretagne. Les paysans et le gendarme me saluent.

Ce matin j’ai déjeuné à Ernée.

(À propos, je ne suis pas allé jusqu’à Domfront.)

Ernée est une affreuse petite ville bête et plate où il y a une vieillarde hideuse qui tient une horrible auberge. Je n’y ai eu d’autre plaisir que de chasser devant moi un troupeau de commères-oies qui s’en sont allées en faisant cent caquets absurdes sur mon compte.

J’ai vu aussi à Ernée de charmants petits enfants qui ramassaient du crottin de cheval sur la grande route. Je t’assure qu’ils y mettaient toute la grâce imaginable. Cela fera un jour d’affreux paysans.