Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/629

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pompes du style descriptif et, ce qui domine toujours chez Victor Hugo, la compassion profonde pour l’humanité, la tendresse pour les petits, pour les humbles, pour les misérables, dans un alliage d’une solidité merveilleuse, d’un incomparable éclat — le vrai métal de Corinthe.

… Après ces grandes pages, ces vastes panoramas à vol d’aigle, un petit croquis, un « quadro » délicat, gentil, amusant, comme disent les peintres, une description de Berne et la vallée vue par le petit bout, par l’infiniment petit bout d’une infiniment rapetissante lorgnette…

Tout le Victor Hugo d’En Voyage, ces tableaux pris au hasard et pourtant d’une incomparable unité dans leur variété apparente : un point de départ quelquefois dur et brutal, toujours solide et largement tablé, le corps à corps titanesque avec la nature, puis les joliesses amusées de l’école buissonnière, le marivaudage dans l’exquis ; enfin, le coup d’aile, l’envolée superbe.


La France.

Saint-James.

Nulle œuvre, parmi les œuvres de Victor Hugo, ne peut mieux et plus parfaitement nous faire comprendre la nature même du poète et de l’homme qu’une série de lettres dictées par les péripéties et les hasards d’un voyage en Suisse et en Espagne (1839-1843) et qui, pieusement recueillies, viennent d’être publiées sous ce titre ; En Voyage.

Longues ou brèves, véritables poèmes ou courts billets griffonnés sur une table d’auberge, au retour de quelque promenade, ces lettres sont de purs chefs-d’œuvre ; pleines de simple émotion, de grandes et nobles idées, de sensations vraies, d’impressions profondes et éminemment justes, dénuées de tout souci de publicité, elles ont porté à la femme et aux meilleurs amis de Victor Hugo ses pensées les plus personnelles, ses sensations les plus intimes…

… Victor Hugo a tout compris dans la nature, comme dans l’âme humaine, ou plutôt il a pénétré au plus profond de la nature et de l’âme. Il a tout pressenti, tout deviné, tout compris, tout conçu. On ne discute pas Victor Hugo, on le subit ; en le lisant, on est courbé par un souffle infini qui vous emporte éperdument, et qui vous laisse la sensation d’une vision surhumaine. Bien mieux encore que dans les œuvres véritablement destinées au public, il est vivant et palpitant dans ses lettres qui racontent son existence presque jour par jour ; quand nous nous trouvons en face de cette personnalité si haute, de cette âme si élevée, de cet esprit si profond et si vaste, quand nous sommes mis à même de contempler de si près ce génie, le vertige nous prend, comme il nous étreint au pied d’un inaccessible sommet qui accable notre petitesse de toute son immensité.

Le style de Victor Hugo, ce style éclatant, brutal parfois, aux images excessives mais toujours profondément vraies, lui appartient bien en propre ; ce n’est pas une création de son esprit et de sa volonté ; c’est sa nature même ; on le sent, en trouvant à chaque page dans ses lettres ces métaphores hardies, ces images pleines de puissance qui viennent sous sa plume sans effort et du premier jet ; il voyait juste, mais il avait le don de voir grand…


Le Gil Blas.

Paul Ginisty.

… Ce sont, aujourd’hui, des notes de voyage du poète qui nous sont données, délassement d’un grand esprit qui se plaisait à fixer ses impressions, à jeter des croquis où déborde la vie, et, entre deux excursions, à rêver en évoquant le passé de ces pays qu’il traversait. Là, il laisse courir sa plume avec une grâce familière, et souvent il plaisante sur un ton de bonhomie charmante, comme s’il donnait des vacances même à son austère pensée. Il dira gaiement ses mésaventures de voyageur, l’exploitation des hôteliers suisses, ses légitimes inquiétudes sur l’impériale d’une diligence espagnole, roulant à fond de train sur une route bordée de précipices ; il raillera les touristes qui, même en un temps où le chemin de fer n’avait pas vulgarisé les promenades un peu lointaines, passaient sans les voir, dans leur empressement risible, à côté des plus pittoresques spectacles…

Mais ce sont, tout à coup, des souvenirs qui prennent forcément, chez Hugo, une grandeur épique. Dans le chemin creux de