Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/98

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


et tristes. Les gens d’ici avaient aussi un curieux hôtel de ville espagnol de 1612. Ils le grattent.

Cela vu, et quelques vieilles maisons bien rares, il n’y a plus rien dans la ville que la citadelle. Décidément Vauban m’assomme, je ne puis sentir ces forteresses que masque une touffe d’herbe. Où sont les donjons, les créneaux et les tours ! J’ai dit dans Notre-Dame que l’imprimerie a tué les églises, j’aurais pu ajouter que l’artillerie a tué les forteresses.

Ici aussi il y a une grande place, mais plate et bête, surtout si on la compare aux deux places d’Arras que j’ai revues au clair de lune plus admirables encore que le jour. La nuit la couleur s’en va, il ne reste que les lignes.

La couleur de ce pays-ci commence à m’ennuyer. Les maisons sont rouges, les femmes sont blondes, les plaines sont jaunes ; il me tarde de revoir de la pierre, de la verdure et des cheveux noirs. — Les tiens surtout, mon Adèle.

Ajoute à cela que la route, de Cambrai ici, est infectée de cippes en marbre bleu, de colonnes doriques en granit gris, etc., que les passants ventrus et roux qui couvrent les chemins prennent pour des monuments. Il y en a un pour la bataille de Denain, avec deux médiocres vers de Voltaire en bandoulière ; un autre pour le général Dampierre, colonne avec une urne de bronze sur la tête, qui de loin a l’air d’aller chercher de l’eau à la fontaine. Je m’étais résigné au cippe de Mlle Duchesnois. Je ne sais comment je l’ai esquivé.

Je me suis arrêté quelque temps sur le champ de bataille de Denain. Il a besoin de ce souvenir, car c’est une plaine comme une autre, et je n’ai trouvé dans ce méchant petit village — qui fait dire à Voltaire : dans Denain, comme il eût dit dans Paris ou dans Londres — je n’y ai trouvé qu’une seule maison assez vieille pour avoir vu l’audacieux Villars disputer le tonnerre, etc.

Voici encore une lettre sans fin, mon Adèle. Je me laisse aller à la douceur de te conter tout ce que je vois. Je voudrais te le faire revoir. J’espère que notre Dédé va de mieux en mieux et que vous vous portez tous bien. Quant à moi, je suis affreusement rouge, ce qui me met en harmonie avec les façades de brique et les cheveux des habitantes.

Je pense que cette lettre t’arrivera presque en même temps que ton père. Embrasse-le bien pour moi. Je serai plus heureux de le sentir près de vous. Et puis écris-moi de bonnes lettres.