Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome I.djvu/173

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voici qui est mieux. Parmi ces magistrats, il y avait sept hommes ainsi nommés : Hardouin, Moreau, Pataille, Cauchy, Delapalme, Grandet, Quénaut. Ces sept hommes composaient avant le 2 décembre la Haute Cour de justice ; le premier, Hardouin, président ; les deux derniers, suppléants ; les quatre autres, juges. Ces hommes avaient reçu et accepté de la Constitution de 1848 un mandat conçu en ces termes :

« ART. 68. Toute mesure par laquelle le président de la République dissout l’Assemblée nationale, la proroge ou met obstacle à l’exercice de son mandat, est un crime de haute trahison. »Les juges de la Haute Cour se réunissent immédiatement à peine de forfaiture ; ils convoquent les jurés dans le lieu qu’ils désignent pour procéder au jugement du président et de ses complices ; ils nomment eux-mêmes les magistrats chargés de remplir les fonctions du ministère public. »

Le 2 décembre, en présence de l’attentat flagrant, ils avaient commencé le procès et nommé un procureur général, M. Renouard, qui avait accepté, pour suivre contre Louis Bonaparte sur le fait du crime de haute trahison. Joignons ce nom, Renouard, aux sept autres. Le 5 avril ils étaient tous les huit dans l’antichambre de Louis Bonaparte. Ce qu’ils y firent, on vient de le voir. Il est impossible ici de ne pas s’arrêter.

Il y a des idées tristes sur lesquelles il faut avoir la force d’insister ; il y a des cloaques d’ignominie qu’il faut avoir le courage de sonder.

Voyez cet homme : il est né par hasard, par malheur, dans un taudis, dans un bouge, dans un antre, on ne sait où, on ne sait de qui. Il est sorti de la poussière pour tomber dans la boue. Il n’a eu de père et de mère que juste ce qu’il en faut pour naître. Après quoi tout s’est retiré de lui. Il a rampé comme il a pu. Il a grandi pieds nus, tête nue, en haillons, sans savoir pourquoi faire il vivait. Il ne sait pas lire. Il ne sait pas qu’il y a des lois au-dessus de sa tête ; à peine sait-il qu’il y a un ciel. Il n’a pas de foyer, pas de toit, pas de famille, pas de croyance, pas de livre. C’est une âme aveugle. Son intelligence ne s’est jamais ouverte, car l’intelligence ne s’ouvre qu’à la lumière comme les fleurs ne s’ouvrent qu’au jour, et il est dans la nuit. Cependant il faut qu’il mange. La société en a fait une bête brute, la faim en a fait une bête fauve. Il attend les passants au coin d’un bois et leur arrache leur bourse. On le prend et on l’envoie au bagne. C’est bien.

Maintenant voyez cet autre homme : ce n’est plus la casaque rouge, c’est la robe rouge. Celui-ci croit en Dieu, lit Nicole, est janséniste et dévot, va à confesse, rend le pain bénit. Il est bien né, comme on dit ; rien ne lui manque, rien ne lui a jamais manqué ; sa famille a tout prodigué à son enfance,