Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome I.djvu/178

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les boutiquiers ont reculé devant la République rouge ; – le peuple n’a pas compris ; les classes moyennes ont tergiversé ; – les uns ont dit : qui allons-nous faire entrer dans le palais législatif ? les autres ont dit : qui allons-nous voir à l’hôtel de ville ? – enfin la rude répression de juin 1848, l’insurrection écrasée à coups de canon, les carrières, les casemates, les transportations, souvenir vivant et terrible ; – et puis : – Si l’on avait pu battre le rappel ! – Si une seule légion était sortie ! – Si M. Sibour avait été M. Affre et s’était jeté au-devant des balles des prétoriens ! – Si la Haute Cour ne s’était pas laissé chasser par un caporal ! – Si les juges avaient fait comme les représentants, et si l’on avait vu les robes rouges dans les barricades comme on y a vu les écharpes ! – Si une seule arrestation avait manqué ! – Si un régiment avait hésité ! Si le massacre du boulevard n’avait pas eu lieu ou avait mal tourné pour Louis Bonaparte ! etc., etc. – Tout cela est vrai, et pourtant c’est ce qui a été qui devait être. Redisons-le, sous cette victoire monstrueuse et à son ombre, un immense et définitif progrès s’accomplit. Le 2 décembre a réussi, parce qu’à plus d’un point de vue, je le répète, il était bon, peut-être, qu’il réussît. Toutes les explications sont justes, et toutes les explications sont vaines. La main invisible est mêlée à tout cela. Louis Bonaparte a commis le crime ; la providence a fait l’événement.

Il était nécessaire en effet que l’ordre arrivât au bout de sa logique. Il était nécessaire qu’on sût bien, et qu’on sût à jamais, que, dans la bouche des hommes du passé, ce mot, Ordre, signifie : faux serment, parjure, pillage des deniers publics, guerre civile, conseils de guerre, confiscation, séquestration, déportation, transportation, proscription, fusillades, police, censure, déshonneur de l’armée, négation du peuple, abaissement de la France, sénat muet, tribune à terre, presse supprimée, guillotine politique, égorgement de la liberté, étranglement du droit, viol des lois, souveraineté du sabre, massacre, trahison, guet-apens. Le spectacle qu’on a sous les yeux est un spectacle utile. Ce qu’on voit en France depuis le 2 décembre, c’est l’orgie de l’ordre.

Oui, la Providence est dans cet événement. Songez encore à ceci : depuis cinquante ans la République et l’empire emplissaient les imaginations, l’une de son reflet de terreur, l’autre de son reflet de gloire. De la République on ne voyait que 1793, c’est-à-dire les formidables nécessités révolutionnaires, la fournaise ; de l’empire on ne voyait qu’Austerlitz. De là un préjugé contre la République et un prestige pour l’empire. Or quel est l’avenir de la France ? est ce l’empire ? Non c’est la République.

Il fallait renverser cette situation, supprimer le prestige pour ce qui ne peut revivre et supprimer le préjugé contre ce qui doit être ; la Providence l’