Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome I.djvu/209

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DEUIL ET FOI. 197

En attendant ce dernier progrès, voyez le point où ce siècle avait amené la civilisation ;

Autrefois il y avait un monde où l’on marchait à pas lents, le dos courbé, le front baissé ; où le comte de Gouvon se faisait servir à table par Jean-Jacques ; où le chevalier de Rohan donnait des coups de bâton à Voltaire ; où l’on tournait Daniel de Foë au pilori ; où une ville comme Dijon était séparée d’une ville comme Paris par un testament à faire, des voleurs à tous les coins de bois et dix jours de coche ; où un livre était une espèce d’infamie et d’ordure que le bourreau brûlait sur les marches du palais de justice ; où superstition et férocité se donnaient la main ; où le pape disait à l’empereur : Jungttmns dexteroi, gîadium gladio copiilemiis ; où l’on rencontrait à chaque pas des croix auxquelles pendaient des amulettes, et des gibets auxquels pendaient des hommes ; où il y avait des hérétiques, des juifs, des lépreux ; où les maisons avaient des créneaux et des meurtrières ; où l’on fermait les rues avec une chaîne, les fleuves avec une chaîne, les camps même avec une chaîne, comme à la bataille de Tolosa, les villes avec des murailles, les royaumes avec des prohibitions et des pénalités ; où, excepté l’autorité et la force qui adhéraient étroitement, tout était parqué, réparti, coupé, divisé, tronçonné, haï et haïssant, épars et mort ; les hommes poussière, le pouvoir bloc. Aujourd’hui il y a un monde où tout est vivant, uni, combiné, accouplé, confondu ; un monde où régnent la pensée, le commerce et l’industrie ; où la politique, de plus en plus fixée, tend à se confondre avec la science ; un monde où les derniers échafauds et les derniers canons se hâtent de couper leurs dernières têtes et de vomir leurs derniers obus ; un monde où le jour croît à chaque minute ; un monde où la distance a disparu, où Constantinople est plus près de Paris que n’était Lyon il y a cent ans, où l’Amérique et l’Europe palpitent du même battement de cœur ; un monde tout circulation et tout amour, dont la France est le cerveau, dont les chemins de fer sont les artères et dont les fils électriques sont les fibres. Est-ce que vous ne voyez pas qu’exposer seulement une telle situation, c’est tout expliquer, tout démontrer et tout résoudre. Est-ce que vous ne sentez pas que le vieux monde avait fatalement une vieille âme, la tyrannie, et que dans le ’monde nouveau va descendre nécessairement, irrésistiblement, divinement, une jeune âme, la liberté . C’est là l’œuvre qu’avait faite parmi les hommes et que continuait splendidement le dix-neuvième siècle, ce siècle de stérilité, ce siècle de décroissance, ce siècle de décadence, ce siècle d’abaissement, comme disent les pédants, les rhéteurs, les imbéciles, et toute cette immonde engeance de cagots, de fripons et de fourbes qui bave béatement du fiel sur la gloire, qui déclare que Pascal est un fou. Voltaire un fat, et Rous-