Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome I.djvu/210

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198 NAPOLÉON-LE-PETIT.

seau une brute, et dont le triomphe serait de mettre un bonnet d’âne au genre humain.

Vous parlez de bas-empire ? Est-ce sérieusement ? Est-ce que le bas-empire avait derrière lui Jean Huss, Luther, Cervantes, Shakespeare, Pascal, Molière, Voltaire, Montesquieu, Rousseau et Mirabeau ? Est-ce que le basempire avait derrière lui la prise de la Bastille, la fédération, Danton, Robespierre, la Convention ? Est-ce que le bas-empire avait l’Amérique ? Est-ce que le bas-empire avait le suffrage universel ? Est-ce que le bas-empire avait ces deux idées, patrie et humanité : patrie, l’idée qui grandit le cœuf ; humanité, l’idée qui élargit l’horizon ? Savez-vous que sous le basempire Constantinople tombait en ruine et avait fini par n’avoir plus que trente mille habitants ? Paris en est-il là ? Parce que vous avez vu réussir un coup de main prétorien, vous vous déclarez bas-empire ! C’est vite dit, et lâchement pensé. Mais réfléchissez donc, si vous pouvez. Est-ce que le bas-empire avait la boussole, la pile, l’imprimerie, le journal, la locomotive, le télégraphe électrique ? Autant d’ailes qui emportent l’homme, et que le bas-empire n’avait pas ! Où le bas-empire rampait, le dix-neuvième siècle plane. Y songez- vous ? Quoi ! nous reverrions l’impératrice Zoé, Romain Argyre, Nicéphore Logothète, Michel Calafate ! Allons donc ! Est-ce que vous vous imaginez que la Providence se répète platement ? Est-ce que vous croyez que Dieu rabâche ?

Ayons foi ! affirmons ! l’ironie de soi-même est le commencement de la bassesse. C’est en affirmant qu’on devient bon, c’est en affirmant qu’on devient grand. Oui, l’affranchissement des intelligences, et par suite l’affranchissement des peuples, c’était là la tâche sublime que le dix-neuvième siècle accomplissait en collaboration avec la France, car le double uavail providentiel du temps et des hommes, de la maturation et de l’action, se confondait dans l’œuvre commune, et la grande époque avait pour foyer la grande nation.

O patrie ! c’est à cette heure où te voilà sanglante, inanimée, la tête pendante, les yeux fermés, la bouche ouverte et ne parlant plus, les marques du fouet sur les épaules, les clous de la semelle des bourreaux imprimes sur tout le corps, nue et souillée, et pareille à une chose morte, objet de haine, objet de risée, hélas ! c’est à cette heure, patrie, que le cœur du proscrit déborde d’amour et de respect pour toi !

Te voilà sans mouvement. Les hommes de despotisme et d’oppression rient et savourent l’illusion orgueilleuse de ne plus te craindre. Rapides joies. Les peuples qui sont dans les ténèbres oublient le passé et ne voient que le présent et te méprisent. Pardonne-leur ; ils ne savent ce qu’ils font. Te mépriser ! Grand Dieu, mépriser la France ! Et qui sont-ils ! Quelle