Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome I.djvu/312

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il était voisin de Montalembert et de Riancey. Il avait quelquefois avec eux de vives querelles que nous voyions de loin et qui nous égayaient.

Charamaule arriva à la réunion du numéro 70 vêtu d’une sorte de caban militaire en drap bleu, et armé, comme nous le vîmes plus tard.

La situation était grave : seize représentants arrêtés, tous les généraux de l’Assemblée, et celui qui était plus qu’un général, Charras. Tous les journaux supprimés, toutes les imprimeries occupées militairement. Du côté de Bonaparte une armée de quatre vingt mille hommes, qui pouvait être doublée en quelques heures ; de notre côté, rien. Le peuple trompé, et d’ailleurs désarmé. Le télégraphe à leurs ordres. Toutes les murailles couvertes de leurs affiches, et pour nous pas une casse d’imprimerie, pas un carré de papier. Aucune moyen d’élever la. protestation, aucun moyen de commencer le combat. Le coup d’État était cuirassé, la République était nue ; le coup d’État avait un porte-voix, la République avait un bâillon.

Que faire ?

La razzia contre la République, contre la Constitution, contre l’Assemblée, contre le droit, contre la loi, contre le progrès, contre la civilisation, était commandée par des généraux d’Afrique. Ces braves venaient de prouver qu’ils étaient des lâches. Ils avaient bien pris leurs précautions. La peur seule peut donner tant d’habileté. On avait arrêté tous les hommes de guerre de l’Assemblée et tous les hommes d’action de la gauche, Baune, Charles Lagrange, Miot, Valentin, Nadaud, Cholat. Ajoutons que tous les chefs possibles de barricades étaient en prison. Les fabricateurs du guet-apens avaient soigneusement oublié Jules Favre, Michel (de Bourges) et moi, nous jugeant moins hommes d’action que de tribune, voulant laisser à la gauche des hommes capables de résister, mais incapables de vaincre, espérant nous déshonorer si nous ne combattions pas et nous fusiller si nous combattions.

Aucun du reste n’hésita. La délibération s’ouvrit. D’autres représentants arrivaient de minute en minute. Edgar Quinet, Doutre, Pelletier, Cassal, Bruckner, Baudin, Chauffour. Le salon était plein, les uns assis, la plupart debout, en désordre, mais sans tumulte.

Je parlai le premier.

Je déclarai qu’il fallait entamer la lutte sur-le-champ. Coup pour coup.

Qu’à mon avis les cent cinquante représentants de la gauche devaient se revêtir de leurs écharpes, descendre processionnellement par les rues et les boulevards jusqu’à la Madeleine en criant vive la République ! vive la Constitution ! se présenter au front des troupes, seuls, calmes et désarmés, et sommer la force d’obéir au droit. Si les troupes cédaient, se rendre à l’Assemblée et en finir avec Louis Bonaparte. Si les soldats mitraillaient les législateurs, se disperser dans Paris, crier aux armes et courir aux barricades. Commencer la