Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome I.djvu/321

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de chez eux. Tous, les royalistes comme les républicains, se ruèrent sur lui, c’est l’expression d’un témoin oculaire indigné. Le général Laidet lui adressa de ces paroles qui ne tombent pas dans l’oreille, mais sur la joue.

— Je fais mon métier, j’exécute ma consigne, balbutiait l’officier.

— Vous êtes un imbécile si vous croyez que vous faites votre métier, lui cria Laidet, et vous êtes un misérable si vous savez que vous faites un crime ! Entendez-vous ce que je vous dis ? fâchez-vous, si vous l’osez.

L’officier refusa de s’irriter et reprit : – Ainsi, messieurs, vous ne voulez pas vous retirer ?

— Non.

— Je vais chercher la force.

— Soit.

Il sortit, et en réalité alla chercher des ordres au ministère de l’intérieur.

Les représentants attendirent dans cette espèce de trouble indescriptible qu’on pourrait appeler la suffocation du droit devant la violence.

Bientôt un d’eux, qui était sorti, rentra précipitamment et les avertit que deux compagnies de gendarmerie mobile arrivaient le fusil au poing.

Marc Dufraisse s’écria :

— Que l’attentat soit complet ! que le coup d’État vienne nous trouver sur nos sièges ! Allons à la salle des séances ! Il ajouta : Puisque nous y sommes, donnons-nous le spectacle réel et vivant d’un 18 brumaire.

Ils se rendirent tous à la salle des séances. Le passage était libre. La salle Casimir-Perier n’était pas encore occupée par la troupe.

Ils étaient soixante environ. Plusieurs avaient ceint leurs écharpes. Ils entrèrent avec une sorte de recueillement dans la salle.

Là, M. de Rességuier, dans une bonne intention d’ailleurs, et afin de former un groupe plus compact, insista pour que tous s’installassent au côté droit.

— Non, dit Marc Dufraisse, chacun à son banc.

Ils se dispersèrent dans la salle, chacun à sa place ordinaire.

M. Monet, qui siégeait sur un des bancs inférieurs du centre gauche, tenait dans ses mains un exemplaire de la Constitution.

Quelques minutes s’écoulèrent. Personne ne parlait. C’était ce silence de l’attente qui précède les actes décisifs et les crises finales, et pendant lequel chacun semble écouter respectueusement les dernières instructions de sa conscience.

Tout à coup des soldats de gendarmerie mobile, précédés d’un capitaine le sabre nu, parurent sur le seuil. La salle des séances était violée. Les représentants se levèrent de tous les bancs à la fois, criant : Vive la République ! puis ils se rassirent.