Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome I.djvu/391

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Favre et Carnot, se retirèrent et me firent dire par Charamaule qu’ils allaient rue des Moulins, n° 10, chez l’ancien constituant Landrin, dans la circonscription de la 5e légion, pour y délibérer plus à l’aise, en me priant d’aller les rejoindre. Mais je crus devoir rester. Je m’étais mis à la disposition d’un mouvement éventuel du faubourg Saint-Marceau. J’en attendais l’avis par Auguste, il m’importait de ne pas trop m’éloigner ; en outre il était possible que, si je partais, les représentants de la gauche, ne voyant plus aucun membre du comité au milieu d’eux, se dispersassent sans prendre de résolution, et j’y voyais plus d’un inconvénient.

Le temps s’écoulait, pas de proclamations. Nous sûmes le lendemain que les ballots avaient été saisis par la police. Cournet, un ancien officier de marine républicain qui était présent, prit la parole. Ce qu’était Cournet, quelle nature énergique et déterminée, on le verra plus tard. Il nous représenta que depuis près de deux heures nous étions là, que la police finirait certainement par en être avertie, que les membres de la gauche avaient pour devoir impérieux de se conserver à tout prix à la tête du peuple, que la nécessité même de leur situation leur imposait la précaution de changer fréquemment d’asile, et il termina en nous offrant de venir délibérer chez lui, dans ses ateliers, rue Popincourt, n° 82, au fond d’un cul-de-sac, et toujours à proximité du faubourg Saint-Antoine.

On accepta, j’envoyai prévenir Auguste du déplacement et je lui fis porter l’adresse de Cournet. Lafon resta quai Jemmapes avec mission de nous envoyer les proclamations dès qu’elles lui arriveraient, et nous partîmes sur-le-champ.

Charamaule se chargea d’envoyer rue des Moulins afin de prévenir les autres membres du comité que nous les attendions rue Popincourt, n° 82.

Nous marchions, comme le matin, par petits groupes séparés. Le quai Jemmapes borde la rive gauche du canal Saint-Martin ; nous le remontâmes. Nous n’y rencontrions que quelques ouvriers isolés qui tournaient la tête quand nous étions passés et s’arrêtaient derrière nous d’un air étonné. La nuit était noire. Il tombait quelques gouttes de pluie.

Un peu après la rue du Chemin-Vert, nous prîmes à droite et nous gagnâmes la rue Popincourt. Tout y était désert, éteint, fermé et silencieux comme dans le faubourg Saint-Antoine. Cette rue est longue, nous marchâmes longtemps, nous dépassâmes la caserne. Cournet n’était plus avec nous, il était resté en arrière pour avertir quelques-uns de ses amis et, nous dit-on, pour prendre des mesures de défense en cas d’attaque de sa maison. Nous cherchions le numéro 82. L’obscurité était telle que nous ne pouvions distinguer les chiffres des maisons. Enfin, au bout de la rue, à droite, nous vîmes une lueur ; c’était une boutique d’épicier, la seule qui fût ouverte dans