Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome II.djvu/110

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Au bout d’un certain temps, que personne n’a pu apprécier, tant l’émotion ôtait la pensée aux témoins de cette scène extraordinaire, une lueur apparut dans la barricade des soldats ; c’était probablement une lanterne qu’on apportait ou qu’on déplaçait. On revit Dussoubs à cette clarté, il était tout près de la barricade, il allait y atteindre, il y marchait les bras ouverts comme le Christ.

Tout à coup le commandement : – Feu ! se fit entendre. Une fusillade éclata.

Ils avaient tiré sur Dussoubs à bout portant.

Dussoubs tomba.

Puis il se releva et cria : – Vive la République ! Une nouvelle balle le frappa, il retomba. Puis on le vit se relever encore une fois, et on l’entendit crier d’une voix forte : – Je meurs avec la République.

Ce fut sa dernière parole.

Ainsi mourut Denis Dussoubs.

Ce n’était pas en vain qu’il avait dit à son frère : Ton écharpe y sera.

Il voulut que cette écharpe fît son devoir. Il décréta au fond de sa grande âme que cette écharpe triompherait, soit par la loi, soit par la mort.

C’est-à-dire que, dans le premier cas, elle sauverait le droit, et, dans le second cas, l’honneur.

Il put en expirant se dire : J’ai réussi.

Des deux triomphes possibles qu’il avait rêvés, le triomphe sombre n’est pas le moins beau.

L’insurgé de l’Elysée crut avoir tué un représentant du peuple, et s’en vanta. L’unique journal publié par le coup d’État sous ces titres divers, Patrie, Univers, Moniteur parisien, etc., annonça le lendemain, vendredi 5, que « l’ex-représentant Dussoubs (Gaston) » avait été tué à la barricade de la rue Neuve-Saint-Eustache, et qu’il portait « un drapeau rouge à la main ».