Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome II.djvu/99

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une sorte de vacarme sinistre. Les soldats frappaient à coups de crosse aux portes des maisons. Ce fut par miracle que la porte de la boutique leur échappa. S’ils l’eussent touchée du coude seulement, ils eussent vu qu’elle n’était pas fermée et fussent entrés.

Une voix, qui devait être la voix d’un officier, criait :

— Eclairez les fenêtres. Les soldats juraient. Nous les entendions dire : – Où sont-ils, ces gredins de rouges ? Fouillons les maisons. – L’ambulance était plongée dans l’obscurité. On n’y prononçait pas un mot, on n’y entendait pas un souffle ; le mourant lui-même, comme s’il eût eu le sentiment du danger, avait cessé de râler. Je sentais la petite fille qui se serrait contre mes jambes.

Un soldat frappait sur les tonneaux et disait en riant :

— Voilà pour faire du feu cette nuit.

Un autre reprenait : – Où sont-ils passés ? Ils étaient au moins trente. Visitons les maisons.

Nous en entendîmes un qui faisait des objections :

— Bah ! qu’est-ce que tu veux faire dans une nuit comme ça ? Entrer chez le bourgeois ! Il y a des terrains par là-bas. Ils se sont ensauvés.

— C’est égal, répétaient les autres, fouillons les maisons.

En ce moment un coup de fusil partit du fond de la rue.

Ce coup de fusil nous sauva.

C’était probablement, en effet, un des deux ouvriers qui l’avait tiré pour nous dégager.

— Ça vient de là-bas, crièrent les soldats, ils sont là-bas ! – Et, prenant tous leur volée à la fois vers le point d’où le coup de fusil était parti, ils quittèrent la barricade et s’enfoncèrent dans la rue en courant.

Nous nous levâmes le formier et moi.

— Ils n’y sont plus, me dit-il tout bas, vite ! allons-nous-en.

— Mais cette pauvre femme, dis-je, est-ce que nous allons la laisser là ?

— Oh ! s’écria-t-elle, n’ayez pas peur, je n’ai rien à craindre, moi, je suis une ambulance. J’ai des blessés. Je vais même rallumer ma chandelle quand vous serez partis. Mais c’est mon pauvre mari qui n’est pas rentré !

Nous traversâmes la boutique sur la pointe des pieds. Le formier entr’ouvrit doucement la porte, et jeta un coup d’œil dans la rue. Quelques habitants avaient obéi à l’ordre d’illuminer les fenêtres, et quatre ou cinq chandelles allumées çà et là tremblaient au vent sur le rebord des croisées. La rue était un peu éclairée.

— Plus personne ! me dit le formier ; mais dépêchons, car ils vont probablement revenir.

Nous sortîmes ; la vieille femme poussa la porte derrière nous, et nous nous