Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Philosophie, tome I.djvu/183

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reuses qui seraient approuvées de tout le monde. On a tâché que cette publication, toute dans l’intérêt de l’art, fût aussi impersonnelle que possible. Ainsi les noms propres qui sont écrits en toutes lettres dans l’original ne sont ici désignés que par des initiales, afin de ménager les vanités et surtout les modesties.

Cela posé, nous devons redire que l’essence même de la lettre est religieusement respectée. Pas un mot n’a été changé, pas un détail n’a été déformé. Nous croyons qu’on lira avec le même intérêt que nous cette confession mystérieuse d’une âme qui ressemble fort peu aux autres âmes, et qui nous peint presque tous cependant. Voilà, à notre sens, ce qui caractérise cette singulière lettre. C’est une exception, et c’est tout le monde.


Paris, 11 décembre 1827.


Mon pauvre D-,

Il y a bien des jours que je me propose de vous écrire. Mais la douleur, la maladie que vous me connaissez, les distances de Paris, qui mangent la moitié des journées, tout m’en a empêché. Oh ! que je souffre et que j’ai souffert ! Il m’est impossible de songer à mettre de l’ordre dans ma lettre, à vous dépeindre même l’état de mon âme, à matérialiser par des mots glacés ces navrantes et perpétuellement successives impressions, sensations, terreurs, abîmes de mélancolie, de désespoir, etc. Nous sommes aujourd’hui le 11 décembre. Il est trois heures. J’ai marché, j’ai lu, le ciel est beau, et je souffre horriblement. Arrivé ici le 27 octobre, voici donc un mois que je languis et végète sans espoir. J’ai eu des heures, des journées entières où mon désespoir approchait de la folie. Fatigué, crispé physiquement et moralement, crispé à l’âme, j’errais sans cesse dans ces rues boueuses et enfumées, inconnu, solitaire au milieu d’une immense foule d’êtres, les uns pour les autres inconnus aussi.

Un soir, je m’appuyai contre les murs d’un pont sur la Seine. Des milliers de lumières se prolongeaient à l’infini, le fleuve coulait. J’étais si fatigué, que je ne pouvais plus marcher, et là, regardé par quelques passants comme un fou probablement, là, je souffrais tellement, que je ne pouvais pleurer. Vous me plaisantiez quelquefois à Genève sur mes sensations. Eh bien, ici je les dévore solitaire. Elles me tourmentent, m’agitent sans cesse, et tout se réunit pour me déchirer l’âme, ce sentiment immense et continuel du néant de nos vanités, de nos joies, de nos douleurs, de nos pensées ; l’incertitude de ma situation, la peur de la misère, ma maladie nerveuse, mon obscurité, l’inutilité des démarches, l’isolement, l’indifférence, l’égoïsme, la solitude