Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Philosophie, tome I.djvu/191

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duelles, et doivent paraître trop ridicules à qui ne les a pas naturellement éprouvées. Et cependant (je vous en conjure, soyez assez exempt de préjugés pour me croire), cette folie me fait souffrir des douleurs épouvantables. Tout la réveille, la vue d’un anglais, d’un livre anglais en vente chez Baudry, les moqueries mêmes dont ils sont l’objet, tout cela me dévore ; ce sont autant de coups de poignard qui ravivent ma douleur, comme, sans doute, tout ce qui rappelle une maîtresse morte à un amant passionné. Enfin, ma manie me dégoûte même de la gloire. Je voudrais être célèbre en Angleterre, et, par conséquent, écrire en anglais. D’ailleurs, mes douleurs m’agitent trop pour je puisse écrire autre chose et ne sont malheureusement pas des sujets poétiques. Je sais que, si (supposition absurde, comme toutes les suppositions) j’étais anglais, je ne souffrirais pas moins avec mon tempérament maladif, mais cela me fait un effet tout différent. C’est ma raison seule qui me donne cette persuasion ; car, si je n’écoutais que la sensation, il me semble que, né anglais, je pourrais supporter tous mes maux. Je me représente ce que je suis d’organisation et d’âme ; mais né lord anglais et riche. Tous mes goûts, toutes mes vanités, tout serait satisfait ! Lorsque je compare ce sort au mien je deviens presque fou.

Une réflexion pourtant m’est souvent venue ; mais que peuvent les réflexions contre les passions ? C’est celle-ci : si je n’étais pas exactement ce que je suis, je n’existerais pas ; ce serait un autre que moi ; mon moi homogène, identique et individuel serait détruit ; j’aurais d’autres idées ! Nul ne voudrait se changer contre un autre, et nul n’est content de ce qu’il est. Quelle contradiction ! Acceptons-nous ce que nous sommes. Je souffre tant, qu’il me semble que je changerais volontiers ; degré de douleur où je n’étais pas arrivé jusqu’ici. Dans le fait accepter le sort d’un autre, si c’était possible, ce serait mourir. La mort n’est que la destruction du moi. Mais que fais-je ? quelle irrésistible manie m’entraîne ? Ah ! mon ami, plus je sonde notre nature, et plus je me persuade que, pièces nécessaires d’un ensemble que nous ne voyons pas, nous jouons un rôle qui nous sera révélé un jour. Si l’on me demandait : Croyez-vous à l’existence de Dieu, à l’immortalité de l’âme ? je dirais : Absurdes questions ! Dieu est parce qu’il est nécessaire ; et je crois que nous sommes ici-bas dans un état faux, transitoire, intermédiaire. Avons-nous existé ailleurs ? devons-nous revivre ? Comment, avec nos langues bornées, et nos idées tourmentées, aborder le grand inconnu ? Oh ! Dieu ! Dieu ! je le vois partout. Ce désir ardent de le connaître et de deviner notre nature, ces pressentiments de l’infini et ce mur d’airain, ce mur de l’impossible, du défendu, contre lequel viennent se briser non-seulement nos systèmes, mais jusqu’à nos élancements d’idées, tout cela me prouve un être. Non, la terre n’aurait pas, avec de la boue, produit des