Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Philosophie, tome I.djvu/196

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Le Styx, pour le pauvre jeune artiste inconnu, c’est le libraire qui dit, en lui rendant son manuscrit : Faites-vous une réputation. C’est le théâtre qui dit : Faites-vous une réputation. C’est le musée qui dit : Faites-vous une réputation. Eh mais ! laissez-les commencer ! aidez-les ! Ceux qui sont célèbres n’ont-ils pas d’abord été obscurs ? Et comment se faire une réputation, quel que soit leur génie, sans musée pour leur tableau, sans théâtre pour leur pièce, sans libraire pour leur livre ? Pour que l’oiseau vole, des ailes ne lui suffisent pas, il lui faut de l’air.

Pour nous, nous pensons que, dans l’art surtout, où un but désintéressé doit passionner tous les génies, il est du devoir de ceux qui sont arrivés d’aplanir la route à ceux qui arrivent. Vous êtes sur le plateau, tant mieux, tendez la main à ceux qui gravissent. Disons-le à l’honneur des lettres, en général cela a toujours été ainsi. Nous ne pouvons pas croire à l’existence réelle de ces espèces d’araignées littéraires qui tendent leur toile, dit-on, à la porte des théâtres, par exemple, et qui se jettent sans pitié sur tout pauvre jeune homme obscur qui passe là avec un manuscrit. Qu’on arrache ainsi les ailes à la mouche, la renommée, l’œuvre, et jusqu’à l’argent au malheureux poëte inconnu et impuissant, pour l’honneur de quiconque écrit, nous voulons l’ignorer, si cela est, et nous ne croyons pas que cela soit. Quant à celui qui écrit ces lignes, tout poëte qui commence lui est sacré. Si peu de place qu’il tienne personnellement en littérature, il se rangera toujours pour laisser passer le début d’un jeune homme. Qui sait si ce pauvre étudiant que vous coudoyez ne sera pas Schiller un jour ? Pour nous, tout écolier qui fait des ronds et des barres sur le mur, c’est peut-être Pascal ; tout enfant qui ébauche un profil sur le sable, c’est peut-être Giotto.

Et puis, dans notre opinion, les générations présentes sont appelées à de hautes destinées. Ce siècle a fait de grandes choses par l’épée, il fera de grandes choses par la plume. Il lui reste à nous donner un grand homme littéraire de la taille de son grand homme politique. Préparons donc les voies. Ouvrons les rangs.

Toute grande ère a deux faces ; tout siècle est un binôme, a + b, l’homme d’action plus l’homme de pensée, qui se multiplient l’un par l’autre et expriment la valeur de leur temps. L’homme d’action, plus l’homme de pensée ; l’homme de la civilisation, plus l’homme de l’art ; Luther, plus Shakespeare ; Richelieu, plus Corneille ; Cromwell, plus Milton ; Napoléon, plus l’inconnu. Laissez donc se dégager l’Inconnu ! Jusqu’ici vous n’avez qu’un profil de ce siècle, Napoléon ; laissez se dessiner l’autre. Après l’empereur, le poëte. La physionomie de cette époque ne sera fixée que lorsque la révolution française, qui s’est faite homme dans la société sous la forme de Bonaparte, se sera faite homme dans l’art. Et cela sera. Notre siècle tout entier s’encadrera et se mettra de lui-même en perspective entre ces deux