Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Philosophie, tome I.djvu/222

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Quelquefois il souriait. Lorsque la question de la régence se débat devant l’assemblée, le côté gauche pense à M. le duc d’Orléans, et le côté droit à M. le prince de Condé, alors émigré en Allemagne. Mirabeau demande qu’aucun prince ne puisse être régent sans avoir prêté serment à la constitution. M. de Montlosier objecte qu’un prince peut avoir des raisons pour ne pas avoir prêté serment ; par exemple, il peut avoir fait un voyage outre-mer…-Mirabeau répond : « Le discours du préopinant va être imprimé ; je demande à en rédiger l’erratum. Outre-mer, lisez : outre-Rhin. » Et cette plaisanterie décide la question. Le grand orateur jouait ainsi quelquefois avec ce qu’il tuait. A en croire les naturalistes, il y a du chat dans le lion.

Une autre fois, comme les procureurs de l’assemblée avaient barbouillé un texte de loi de leur mauvaise rédaction, Mirabeau se lève : « Je demande à faire quelques réflexions timides sur les convenances qu’il y aurait à ce que l’assemblée nationale de France parlât français, et même écrivît en français les lois qu’elle propose. »

Par moments, au beau milieu de ses plus violentes déclamations populaires, il se rappelait tout à coup qui il était, et il avait de fières saillies de gentilhomme. C’était une mode oratoire alors de jeter dans tout discours une imprécation quelconque sur les massacres de la Saint-Barthélemy. Mirabeau faisait son imprécation comme tout le monde ; mais il disait en passant : Monsieur l’amiral de Coligny, qui, par parenthèse, était mon cousin. La parenthèse était digne de l’homme dont le père écrivait : Il n’y a qu’une mésalliance dans ma famille, les Médicis.-Mon cousin monsieur l’amiral de Coligny, c’eût été impertinent à la cour de Louis XIV, c’était sublime à la cour du peuple de 1791.

Dans un autre instant il parlait aussi de son digne cousin monsieur le garde des sceaux[1] ; mais c’était d’un autre ton.

Le 22 septembre 1789, le roi fait offrir à l’assemblée l’abandon de son argenterie et de sa vaisselle pour les besoins de l’état. Le côté droit admire, s’extasie et pleure. Quant à moi, s’écrie Mirabeau, je ne m’apitoie pas aisément sur la faïence des grands.

Son dédain était beau, son rire était beau, mais sa colère était sublime.

Quand on avait réussi à l’irriter, quand on lui avait tout à coup enfoncé dans le flanc quelqu’une de ces pointes aiguës qui font bondir l’orateur et le taureau, si c’était au milieu d’un discours, par exemple, il quittait tout sur-le-champ, il laissait là les idées entamées ; il s’inquiétait peu que la voûte de raisonnements qu’il avait commencé à bâtir s’écroulât derrière lui faute de couronnement ; il abandonnait la question net et se ruait tête baissée sur

  1. M. de Barentin. Séance du 24 juin 1789. (Note de l’édition originale.)