Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Philosophie, tome I.djvu/98

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Pour nos pères, la révolution, c’est la plus grande chose qu’ait pu faire le génie d’une assemblée ; l’empire, c’est la plus grande chose qu’ait pu faire le génie d’un homme. Pour nos mères, la révolution, c’est une guillotine ; l’empire, c’est un sabre.

Nous autres enfants nés sous le consulat, nous avons tous grandi sur les genoux de nos mères, nos pères étant au camp ; et, bien souvent privées, par la fantaisie conquérante d’un homme, de leurs maris, de leurs frères, elles ont fixé sur nous, frais écoliers de huit ou dix ans, leurs doux yeux maternels remplis de larmes, en songeant que nous aurions dix-huit ans en 1820, et qu’en 1825 nous serions colonels ou morts.

L’acclamation qui a salué Louis XVIII en 1814, ç’a été un cri de joie des mères.

En général, il est peu d’adolescents de notre génération qui n’aient sucé avec le lait de leurs mères la haine des deux époques violentes qui ont précédé la restauration. Le croquemitaine des enfants de 1802, c’était Robespierre ; le croquemitaine des enfants de 1815, c’était Buonaparte.

Dernièrement, je venais de soutenir ardemment, en présence de mon père, mes opinions vendéennes. Mon père m’a écouté parler en silence, puis il s’est tourné vers le général L-, qui était là, et il lui a dit : Laissons faire le temps. L’enfant est de l’opinion de sa mère, l’homme sera de l’opinion de son père.

Cette prédiction m’a laissé tout pensif.

Quoi qu’il arrive, et en admettant même jusqu’à un certain point que l’expérience puisse modifier l’impression que nous fait le premier aspect des choses à notre entrée dans la vie, l’honnête homme est sûr de ne point errer en soumettant toutes ces modifications à la sévère critique de sa conscience. Une bonne conscience qui veille dans un esprit le sauve de toutes les mauvaises directions où l’honnêteté peut se perdre. Au moyen âge, on croyait que tout liquide où un saphir avait séjourné était un préservatif contre la peste, le charbon et la lèpre et toutes ses espèces, dit Jean-Baptiste de Rocoles.

Ce saphir, c’est la conscience.