Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Philosophie, tome II.djvu/302

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


L’ensemble des lois naturelles qui se promulguent toutes seules et qui, portant en elles leur sanction, n’ont aucun besoin de force publique et sont à elles-mêmes leurs propres gendarmes, l’estomac ayant pour pénalité l’indigestion, le mouvement ayant pour limite la fatigue, la gravitation ayant pour arme la chute, l’usage ayant partout pour frontière l’abus.

Pavage, éclairage et sécurité de la voirie, le gouvernement devenu simple police, tout le reste livré à l’initiative libre de l’homme souverain de lui-même, l’humanité patrie unique, le droit loi unique, le devoir et le droit faisant leur jonction qui est la fraternité ; voilà quel serait l’ordre social.

On le voit, unité de but, unité de moyen ; le penseur, dans la région politique, ne supprime les lois que pour dégager le droit, et dans la région de l’art, n’abolit les règles que pour dégager le goût.

La poésie est une vérité suprême, jour de ce monde qu’on nomme l’Art, lumière intellectuelle de même qualité que la lumière morale et faisant la même fonction.

Le goût est à la poésie ce que la conscience est à la vérité.

Les idées sont les actions de l’esprit ; le goût assiste à l’éclosion de l’idée comme la conscience à l’éclosion de l’action ; ainsi que la conscience il dit : c’est bien ou c’est mal ; et le génie est, comme l’âme, une oreille ouverte. De cette conscience écoutée résulte dans la vie le juste et dans l’art le beau.

Mais vouloir que le poëte remplace sa conscience par l’Art Poétique, c’est vouloir que le philosophe remplace la sienne par le catéchisme. Laissons l’école à l’école.

Le goût, de même que la conscience, est impulsion et frein. C’est un perpétuel conseil que le génie, se donne à lui-même. Le mieux possible, telle est la formule intérieure, toujours obéie par les forts. Le goût retient quelquefois l’esprit, mais par le redressement, non par le retranchement. Quel rêve de croire à la fécondité par mutilation ! Qu’attendez-vous d’une littérature hongre ? Défions-nous de ces sagesses que créent les suppressions de virilité. Être Origène, c’est à la fois très malaisé et très aisé. L’église elle-même ne veut pas de cette vertu trop facilitée. Allez voir au Louvre la chaise de porphyre rouge avec son hiatus circulaire destiné à constater l’homme dans le pape, et rappelez-vous le cri d’intronisation des anciens âges du christianisme : Testes habet.

Les littératures mutilées, dites classiques, ne commencent pas toujours mal ; elles ont parfois un bon exorde qui semble même suffisant ; dans les premiers temps, au début, cela semble aller bien, cela fait quelque chose comme le dix-septième siècle, les formes conservent une certaine beauté, les « législateurs du Parnasse » s’applaudissent, mais quelle prompte dégénérescence ! La source est fermée, la vie tarit. De diminution en diminution, la tragédie de Racine devient la tragédie de Voltaire, la tragédie de Voltaire devient la tragédie de Luce de Lancival. La castration est une mort debout ; l’eunuque est un spectre qui a gardé quelque chair inutile.

Ces chantres de chapelle sixtine installés dans l’art sont le fait de l’académie et de l’école ; le goût n’en est nullement responsable. Loin d’être la suppression, le goût est l’appétit. Le goût existe. Il y a de la faim dans le goût. Goûter, c’est manger. Le goût veut qu’on pense de même que la conscience veut qu’on agisse.

Tous les poètes le constatent, l’inspiration est une volupté. Pour l’esprit, être en