Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Philosophie, tome II.djvu/305

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Vous pouvez répandre le colibri sur le condor, créer le Roch et égarer cette immense émeraude ailée dans la nuée des légendes de l’Orient. Vous pouvez composer un esprit de toutes les forces et de toutes les grâces et faire sortir du même cerveau les euménides et les océanides, Polyphème et Nausicaa, Francesca et Ugolin, Titania et Caliban. En poésie, le prodige est de droit. Il y a un impossible qui est le possible de l’art.

Mais ce qui ne se peut, c’est que le génie ne soit pas lui ; c’est qu’il soit un autre. C’est qu’étant Dante, il copie Homère ; c’est qu’étant Shakespeare, il copie Dante. Les rhétoriques, qui ont le tort de prolonger l’enseignement au delà de la classe, exigent cette obédience ; elles ont établi une norme, quelque chose comme le bureau du péage à l’entrée des routes. Péage imposé par les pédants aux esprits. Elles ignorent la loi intime du génie et entrevoient à peine sa loi externe. De là les grosses niaiseries du goût banal.

— Diable ! ou juste ciel ! s’écrie le préposé, voilà un génie qui fait basculer le goût. Il y a surcharge. Ce génie est en contravention. À l’amende ! — Et Zoïle condamne Homère, et Mœvius condamne Virgile, et Cecchi condamne Alighieri, et Scudéry condamne Corneille, et Visé condamne Molière, et Voltaire condamne Shakespeare, et Fréron condamne Voltaire ; Voltaire, chose bizarre, d’un esprit si large et d’un goût si étroit, à la fois férulant et férule, comme eût dit l’énergique langue de Montaigne.


Tout en maintenant les observations faites ailleurs, et qui portent sur un autre côté de la question, nous n’avons, certes, nulle intention de nier ni de chagriner le goût relatif qui joue un rôle utile dans les rhétoriques et les prosodies ; mais, sans vouloir ôter son pain à M. Quicherat, on peut songer à Eschyle et à Isaïe. Qu’il nous soit donc permis de le dire, il y a un goût supérieur et absolu qui ne se rédige pas en formules, et qui est tout à la fois la loi latente et la loi patente de Part. Ce goût-là, le vrai, Punique, est peu connu de ceux qui font profession de l’enseigner. Ce goût-là, c’est le grand arcane. C’est ce goût supérieur qui, à l’inexprimable stupeur de Vitruve, augmente ou diminue, selon on ne sait quelle progression mystérieuse, dans la colonnade du Parthénon, le diamètre des colonnes et l’espacement des entre-colonnements ; grosse faute partout ailleurs, beauté là. C’est ce goût supérieur qui, peu soucieux d’être « sobre », consacre, à chaque instant, dans l’Iliade, six, huit, dix vers à la description minutieuse d’une blessure. C’est lui qui, effronté, fait mettre Messaline toute nue par Juvénal. C’est lui qui, sentant que la nef va s’écrouler, faisant de nécessité vertu et tirant une beauté d’une infirmité, ajoute aux cathédrales ces sublimes arcs-boutants, si stupidement critiqués, lesquels semblent les arches obliques d’un pont de la terre au ciel. C’est lui qui conseille à Rubens d’ajouter, contrairement à toute vraisemblance, convenons-en, au débarquement de Marie de Médicis à Marseille, ces tritons soufflant dans des buccins et ces naïades ruisselantes qui mouillent le tableau. C’est lui qui, dans la Pêche miraculeuse du Vatican, où Jésus n’est qu’au second plan, met sur le premier plan des oies, montrant leur croupion, signées Raphaël. C’est lui qui, au milieu du Printemps de Jordaens, où se dresse