Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Philosophie, tome II.djvu/306

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debout une Eve qui est aussi une Hébé, assoit le satyre à terre, dirige étrangement ce regard sauvage, et révèle par l’éclair de l’œil d’un faune le mystère ineffable qui est dans la chair. C’est lui qui, dans le plafond magnifique de Jules Romain, la Descente des chevaux du Soleil, fait voir Apollon par-dessous, montrant l’humanité de la divinité. C’est lui qui, ayant à mettre Noé en bas-relief, sculpte audacieusement le détail biblique^n-plein portail de Bourges. C’est lui qui contourne de certains torses de Michel-Ange selon une ligne impossible, arrivant à la sublimité par le tourment. C’est lui qui fait faire à Priape aux Esquilies ce que raconte Horace, et qui, dans le désert, fait manger à Ézéchiel ce que raconte l’Écriture. Le calembour quand il est d’Eschyle, la grimace quand elle est de Goya, la bosse quand Ésope la porte, le pou quand Murillo l’écrase, la puce quand elle pique Voltaire, la mâchoire d’âne quand Samson l’empoigne, l’hystérie quand le Cantique des Cantiques l’empourpre et l’étalé, Goton au lavoir quand il plaît à Rembrandt de la nommer Suzanne au bain, l’œil crevé quand c’est celui d’Œdipe, l’œil arraché quand c’est celui de Glocester, la femme qui aboie quand c’est Hécube, le ronflement quand il vient des Euménides, le soufflet quand le Cid le venge, le crachat quand Jésus le reçoit, les grossièretés quand Homère les dit, les sauvageries quand Shakespeare les fait, l’argot quand Villon le parle, la guenille quand Irus la traîne, les coups de bâton quand Scapin les donne, la charogne quand le vautour et Salvator Rosa la rongent, le ventre quand Agrippine le découvre, le lupanar quand Régnier nous y mène, l’entremetteuse quand Plaute l’emploie, la seringue quand elle poursuit Pourceaugnac, les latrines quand Tacite y noie Vitellius et quand Rabelais en barbouille la théocratie, font partie de ce goût suprême. La carogne de Molière, la catin de Beaumarchais et la putain de Shakespeare en sont.

De certaines familiarités, des tutoiements altiers, des insolences, si vous voulez, qui ne peuvent venir que de la grandeur, ne se rencontrent que dans les œuvres souveraines, et en sont le signe. Une fiente d’aigle révèle un sommet.

Les rhétoriques ignorent assez habituellement la valeur des mots qu’elles prononcent. Sel attique. Goût classique. Cherchez le sel attique dans Aristophane ; cherchez le goût classique dans Homère. Homère ne se fait pas attendre ; dès le premier chant de l’Iliade les gros mots pleuvent. Œil de chien ! Cœur de cerf ! C’est Achille qui parle à Agamemnon. Quant à Aristophane, ouvrez seulement Lysistrata. Est-ce donc que le goût manque à Aristophane ? Est-ce donc que le goût manque à Homère ? Le goût y est partout au contraire, mais le grand goût, le goût incorruptible, manifestation du beau. Il est dans ce qui choque, 5 est dans ce qui irrite, invulnérable même dans la mêlée des mots orduriers et obscènes, comme un dieu qu’il est. Lisez Plaute. Lisez Horace. Être le beau, là est toute la question. Selon que la beauté, cette lumière, est absente ou présente, les mêmes mots font Vadé ignoble et Aristophane splendide.

Cependant, constatons-le, ou si l’on veut, avouons-le, devant ce grand goût, aisément admis du lecteur, le spectateur et l’auditeur se hérissent volontiers. Être « académique », être « parlementaire », cela plaît aux hommes réunis et enfermés. Démosthène et Aristophane étaient souvent hués ; on leur faisait la « guerre aux mots ». De leur vivant, Shakespeare, Molière et Beaumarchais étaient siffles pour leurs