Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Philosophie, tome II.djvu/316

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J’insistai : — Je ne vois rien.

Arago reprit : — Regardez.

Un instant après, Arago poursuivit : — Vous venez de faire un voyage.

— Quel voyage ?

— Tout à l’heure, comme tous les habitants de la terre, vous étiez à quatre-vingt-dix mille lieues de la lune.

— Eh bien ?

— Vous en êtes maintenant à deux cent vingt-cinq lieues.

— De la lune ?

— Oui.

C’était là en effet le résultat du grossissement de quatre cents fois. J’avais, grâce à la lunette, fait sans m’en douter cette enjambée, quatre-vingt-dix-neuf mille sept cent soixante-quinze lieues en une seconde. Du reste, cet effrayant et subit rapprochement de la planète ne me faisait aucun effet. Le champ du télescope était trop étroit pour embrasser la planète entière, la sphère ne s’y dessinait pas, et ce que j’en voyais, si j’en voyais quelque chose, n’était qu’un segment obscur. Arago, comme il me l’expliqua ensuite, avait dirigé le télescope vers un point de la lune qui n’était pas encore éclairé. Je repris :

— Je ne vois rien.

— Regardez, dit Arago.

Je suivis l’exemple de Dante vis-à-vis de Virgile. J’obéis.

Peu à peu ma rétine fit ce qu’elle avait à faire, les obscurs mouvements de machine nécessaires s’opérèrent dans ma prunelle, ma pupille se dilata, mon œil s’habitua, comme on dit, et cette noirceur que je regardais commença à blêmir. Je distinguai, quoi ? impossible de le dire. C’était trouble, fugace, impalpable à l’œil, pour ainsi parler. Si rien avait une forme, ce serait cela.

Puis la visibilité augmenta, on ne sait quelles arborescences se ramifièrent, il se fit des compartiments dans cette lividité, le pâle à côté du noir, de vagues fils insaisissables marquèrent dans ce que j’avais sous les yeux des régions et des zones comme si l’on voyait des frontières dans un rêve. Pourtant, tout demeurait indistinct, et il n’y avait d’autre différence que du blême au sombre. Confusion dans le détail, diffusion dans l’ensemble ; c’était toute la quantité de contour et de relief qui peut s’ébaucher dans de la nuit. L’effet de profondeur et de perte du réel était terrible. Et cependant le réel était là. Je touchais les plis de mon vêtement, j’étais, moi. Eh bien, cela aussi était. Ce songe était une terre. Probablement, on — qui ? — marchait dessus ; on allait et venait dans cette chimère ; ce centre conjectural d’une création différente de la nôtre était un récipient de vie ; on y naissait, on y mourait peut-être ; cette vision était un lieu pour lequel nous étions le rêve. Ces hypothèses compliquant une sensation, ces ébauches de la pensée essayée hors du connu, faisaient un chaos dans mon cerveau.

Cette impression, c’est l’inexplicable. Qui ne l’a pas éprouvée ne saurait s’en rendre compte.

Qui que nous soyons, nous sommes des ignorants. Ignorants de ceci, sinon de cela. Nous passons notre vie à avoir besoin de révélations. Il nous faut à chaque