Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Philosophie, tome II.djvu/321

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L’âme est presque chair, le corps est presque esprit. On pousse la réalité jusqu’à dire, le cas échéant, le mot de Cambronne, et l’on s’y appelle crûment Bottom. Un fantôme crie à l’autre : « Tais-toi, fils de putain ! » On échange les répliques d’Antonio et du Bosseman dans la Tempête. On est impalpable au point de fondre comme Ariel dans le parfum d’une fleur. C’est l’impossible qui se dresse et qui dit : présent. L’être commencé homme s’achève abstraction. Tout à l’heure il avait du sang dans les veines ; maintenant il a de la lumière, maintenant il a de la nuit, maintenant il se dissipe. Saisissez-le, essayez, il a rejoint le nuage. Du réel rongé et disparaissant sort un fantôme comme du tison une fumée.

Tel est ce monde, autant lunaire que terrestre, éclairé d’un crépuscule.

Quant à la quantité de comédie qui peut se mêler au rêve, qui ne l’a éprouvé ? on rit endormi.

L’assoupissement du corps est-il un réveil des facultés inconnues, et nous met-il en relation avec les êtres doués de ces facultés, lesquels ne sont point perceptibles à notre organisme quand la bête le complique, c’est-à-dire quand nous sommes debout, allant et venant en pleine vie terrestre ? Les phénomènes du sommeil mettent-ils la partie invisible de l’homme en communication avec la partie invisible de la nature ? Dans cet état les êtres, dits intermédiaires, dialoguent-ils avec nous ? jouent-ils avec nous ? jouent-ils de nous ? Ce n’est pas ici le lieu d’aborder ces questions, plus scientifiques que ne le croit l’ignorance d’une certaine science. Nous nous bornons à dire que ceux qui observent sur eux-mêmes la surprenante vie du sommeil font beaucoup de remarques.

Le problème de la chair au repos a de tout temps sollicité et tourmenté les métaphysiciens sérieux. L’assoupissement a des parties transparentes ; une vague étude est possible dans ce nuage, et la fouille du sommeil tente les chercheurs. C’est une sorte de pêche aux perles dans l’océan inconnu. Ce qu’on peut extraire du sommeil étudié préoccupait particulièrement un grave et sagace esprit contemporain, Jouffroy. Béranger, son ami, riait et lui disait : « Vous voulez saisir l’insaisissable ». En effet, on ne peut rien fixer, et par conséquent rien affirmer, dans ces mirages obscurs. Mais de certaines apparences persistantes finissent par se coordonner, et frappent, à travers la brume de l’assoupissement, l’attention des observateurs du sommeil. Tout demeure hypothèse, mais pourtant, sans perdre absolument leur caractère conjectural, quelques faits se condensent. Un de ces faits a on ne sait quoi de formidable ; le voici : il existe une hilarité des ténèbres. Un rire nocturne flotte. Il y a des spectres gais.

« Le Malin est dans la nuit », disait la crédulité naïve du moyen-âge, donnant à ce mot « malin » son double sens.


L’art s’empare de cette gaîté sépulcrale. Toute la comédie italienne est un cauchemar qui éclate de rire. Cassandre, Trivelin, Tartaglia, Pantalon, Scaramouche, sont des bêtes vaguement incorporées à des hommes ; la guitare de Sganarelle est faite du même bois que la bière du Commandeur ; l’enfer se déguise en farce ; Polichinelle, c’est le vice deux fois difforme, peccatum bi-gibbosum, comme parle le bas latin de Glaber Radulphus ; le spectre blanc coud des manches à son suaire,