Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Philosophie, tome II.djvu/326

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subitement éperdu, chancelle du trop plein de la coupe divine, et, comme Horace, il dit : Ohée ! Dicit Horatius, Ohé ! Ce sage devient fou ; et voilà le fantasque qui arrive, et le grotesque, et le bouffon, et la parodie, et la caricature, et l’excentrique, et l’excessif ; Boileau, glacé d’horreur, « ne reconnaît plus » Molière ; les intermèdes font irruption, la farce fait éclater la comédie ; la bouche du mascaron Thalie s’ouvre jusqu’aux oreilles et vomit les satyres dansants, les sauvages dansants, les cyclopes dansants, les furies dansantes, les procureurs dansants, les importuns dansants, les espagnols chantants, les turcs bâtonnants, les lutins faisant des sauts périlleux, le muphti et les dervis, les matamores parlant patois, et l’ours, et Moron sur l’arbre, et Scapin avec son sac, et Jupiter dans son nuage, et Mercure dans Sosie, et Sbrigani, et Pourceaugnac, et Diafoirus, et Desfonandrès ; le bourgeois gentilhomme et le malade imaginaire donnent la réplique aux révérences ironiques, Argan se coiffe d’un pot de chambre idéal, le latin sorbonesque fait rage ; le mamamouchi baragouine, les tiares de chandelles s’allument, les seringues tourbillonnent, l’apothéose des apothicaires flamboie ; et toute cette folie, ô Molière, ajoute à ta sagesse.

Si cela arrive à Molière, cela arrivera à tous.

Le poëte est le fils de la muse ; il en est aussi l’enfant.

Mais cette enfance ressemble à celle du nazaréen au temple. Elle enseigne.

Les docteurs l’écoutent ; elle a le doigt levé.

Une signification sérieuse et forte se dégage de ces lupercales de l’art. C’est le vice accentué, c’est le ridicule barbouillé de lui-même, c’est la lie au front de l’ivrogne. Le laid devient grotesque. La grimace souligne la figure. C’est la physionomie poussée au noir. Qui n’était que poltron est lâche, qui n’était que pédant est idiot, qui n’était que bête est sot, qui n’était que vil est abject. Toute une philosophie sort de la bouffonnerie. C’est le défaut marqué par l’excès. Il semble que la farce délie Molière. Ses cris les plus hardis, c’est là qu’il les jette ; ses conseils les plus profonds, c’est là peut-être qu’il les donne. Cela n’empêche pas le duc de Saint-Aignan de s’indigner du Bourgeois gentilhomme et de profiter du silence du roi pour crier : « Molière baisse, Molière n’y est plus. Balachon, Balaba, que veut dire cela ? Molière est en délire ! »

Soit dit en passant, le duc de Saint-Aignan, si difficile en fait de bon sens, était le même, qui, en 1664, aux fêtes de Versailles, maréchal de camp, armé à la grecque, coiffé d’un casque à plumes incarnates avec dragon, vêtu d’une cuirasse de toile d’argent à petites écailles d’or, bas de soie pareils, représentait Guidon le sauvage.


Oui, loin d’être un défaut, comme le croient les critiques de surface, cette quantité de rêve inhérente au poëte est un don suprême. Il faut qu’il y ait dans le poëte un philosophe, et autre chose. Qui n’a pas cette quantité céleste de songe n’est qu’un philosophe.

Ce quid divinum, Voltaire l’a eu dans ses contes. Là seulement il est poëte. Remarque frappante, dans ses contes Voltaire rêve, il pense d’autant plus. Il sort du réel et entre dans le vrai. Cette gorgée de chimère bue par sa raison la transfigure, et cette raison devient divination. Voltaire dans ses contes entrevoit presque, et entrevoit avec amour, la conclusion, disons plus, la catastrophe finale du dix-huitième