Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Philosophie, tome II.djvu/327

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siècle, catastrophe qui, historien, l’épouvanterait. Il invente, il imagine, il se laisse aller aux conjectures, il perd pied ; il s’envole. Le voilà en plein azur de suppositions et d’hypothèses. La pensée étoilée était jusque-là restée fermée. C’est l’ouverture de la déesse. Patuit dea. Dans toutes les autres œuvres de ce grand Arouet, l’inquiétude du maître lui tire la manche, la nécessité de plaire aux puissances crée un contre-courant à la bonne volonté ; Trajan est-il content ? Cette courbette revient sans cesse. Le courtisan encombre le penseur. Le valet déconseille le titan. À Versailles, il est gentilhomme ordinaire ; à Potsdam, il a sa clef derrière le dos. De là force platitudes en présence du fait. La sphère imaginaire rend ses coudées franches à cet esprit. Candide est sincère ; Micromégas prend ses aises. Quand d’une enjambée on est dans Sinus, on est libre. Voltaire dans l’histoire est à peu près un philosophe ; dans le conte, c’est presque un apôtre.


Poètes, voici la loi mystérieuse : Aller au delà.

Laissez les sots la traduire par extravagare. Allez au delà, extravaguez, soit, comme Homère, comme Ézéchiel, comme Pindare, comme Salomon, comme Archiloque, comme Horace, comme saint Paul, comme saint Jean, comme saint Jérôme, comme Tertullien, comme Pétrarque, comme Alighieri, comme Ossian, comme Cervantes, comme Rabelais, comme Shakespeare, comme Milton, comme Mathurin Régnier, comme Agrippa d’Aubigné, comme Molière, comme Voltaire. Extravaguez avec ces doctes, extravaguez avec ces justes, extravaguez avec ces sages. Quos vult AUGERE Juppiter dementat.

Ce que les pédants nomment caprice, les imbéciles déraison, les ignorants hallucination, ce qui s’appelait jadis fureur sacrée, ce qui s’appelle aujourd’hui, selon que c’est l’un ou l’autre versant du rêve, mélancolie ou fantaisie, cet état singulier de l’esprit qui, persistant chez tous les poëtes, a maintenu, comme des réalités, des abstractions symboliques, la lyre, la muse, le trépied, sans cesse invoquées ou évoquées, cette ouverture étrange aux souffles inconnus, est nécessaire à la vie profonde de l’art. L’art respire volontiers l’air irrespirable. Supprimer cela, c’est fermer la communication avec l’infini. La pensée du poëte doit être de plain-pied avec l’horizon extra-humain.

Silène, au dire d’Épicure, était un sage tellement pensif qu’il semblait éperdu. Il s’abrutissait d’infini. Il méditait si avant dans les choses qu’il allait hors de la vie et qu’on l’eût dit pris de vin. Ce vin était la rêverie terrible.

Le poëte complet se compose de ces trois visions : Humanité, Nature, Surnaturalisme. Pour l’Humanité et la Nature, la Vision est observation ; pour le Surnaturalisme, la Vision est intuition.

Une précaution est nécessaire : s’emplir de science humaine. Soyez homme avant tout et surtout. Ne craignez pas de vous surcharger d’humanité. Lestez votre raison de réalité, et jetez-vous à la mer ensuite.

La mer, c’est l’inspiration.

A proprement parler, toute la haute puissance intellectuelle vient de ce souffle, l’inconnu. Souffle qui est une volonté. Fiat ubi vult. Ce sont là les grandes