Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Philosophie, tome II.djvu/332

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pâtres qui purifient leurs troupeaux avec de la fumée de soufre. Vénérez ce tas de fumier, c’est peut-être Saturne. Saturne se nomme Sterculius.

Votre chien jappe ; vous voici devant votre maison. La porte est fermée. Avez-vous la clef ? Espérons que la gâche et le pêne n’ont pas été brouillés par la hargneuse cousine d’Apollon, Clathra, la déesse serrurière dès étrusques. La clef joue, la porte tourne : entrez. N’embrassez personne, courez d’abord au pénate. En a-t-on eu bien soin ? Il faut qu’il soit dans un coin, mais pas dans un trou. Il aime l’ombre, mais abhorre la poussière. Lui a-t-on bien pendu au cou le bulla du petit enfant ? C’est votre tuteur domestique. Soyez-lui pieux plus qu’à votre père. Il y a pour chaque homme le dieu lare dans la maison et le dieu mâne dans le sépulcre. Malheur à qui néglige ces deux amis ! ils deviennent ennemis. Craignez les Superi, redoutez les Inferi. Ayez présent à l’esprit Pluton, le Riche Triste qui pousse et qui lave. Dis, Adès, Orcus, Februus; quatre noms inquiétants. Le lieu inférieur est entr’ouvert sous tous les pas de l’homme. Là est l’horreur. Caron signifie Colère. Il y a, dans cette obscurité, l’Achéron, c’est-à-dire l’angoisse, le Cocyte, c’est-à-dire la larme, le Styx, c’est-à-dire le silence, le Léthé, c’est-à-dire l’oubli. Les olympiens sont sévères. Aristandre de Telmesse a visité l’enfer et y a vu l’âme d’Hésiode liée à un poteau de bronze et grinçant des dents, et l’âme d’Homère pendue à un arbre. Homère et Hésiode sont là pour avoir dit trop de choses des dieux. Le cinquième des sept Xénophons, l’auteur du Livre des Prodiges, a fait aussi la visite de l’enfer ; il a constaté les supplices infligés aux hommes qui n’ont pas rempli le devoir viril vis-à-vis des femmes, et ce récit a rendu ce philosophe respectable chez les Crotoniates.

Maintenant embrassez votre femme. Informez-vous si, en votre absence, elle a bien suivi les recommandations du pénate, qui sont : — « Ne nettoyez pas votre chaise avec de l’huile. — N’ayez point d’image gravée sur votre anneau. — Ne vous asseyez pas sur le boisseau — Enfouissez les traces de la marmite dans les cendres. — Ayez toujours vos couvertures pliées. — Gardez-vous de lâcher de l’eau le visage tourné vers le soleil. » À cette heure, saluez votre voisin ; il faut le ménager, il a peut-être un lare plus puissant que le vôtre. Les démons attachés à chaque homme sont de force inégale ; le génie d’Antoine craignait celui d’Auguste. En parlant à ce voisin, efforcez-vous de pénétrer sa pensée, et invoquez tout bas Momus, le dieu qui tâche de faire une fenêtre au cœur de l’homme. Faites votre promenade ensuite. Ah ! les hamadryades sont à considérer. Préoccupez-vous de Lucas, dieu des branchages ; c’est une personne obscure et bizarre. Les bois sont aux buveurs et aux voleurs ; n’y allez pas sans vous recommander à la nymphe Nicéa, amie de Bacchus, et à là nymphe Yptimé, maîtresse de Mercure. Qu’Yptimé et Nicéa ne vous fassent pas oublier Calisto, celle de Jupiter ; et, quant à Echo, ne lui parlez point de Pan, vous rendriez jalouse Pythis. Ces précautions prises, vous pouvez vous promener dans un bois. Surtout, le soir, en rentrant chez vous, évitez le marais d’à côté, et n’écoutez pas les bavardages des roseaux sur le roi Midas. Cet âne est dieu.

Cet à peu-près donne quelque idée de la vie fort essoufflée du payen. Le polythéisme, c’est le rêve éveillé poursuivant l’homme.