Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Philosophie, tome II.djvu/333

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Croyait-on donc à tout cela ? Sans nul doute. Onomacrite fut chassé d’Athènes pour avoir été surpris comme il employait les incantations de Musée à tâcher de faire engloutir par la mer les îles voisines de Lemnos. Il se réfugia en Perse, et se vengea de son expulsion en déchaînant Xercès sur la Grèce. De là l’attaque de l’Asie à l’Europe. Ainsi c’est de la foi aux chimères qu’est venue cette vaste catastrophe où la civilisation grecque a failli sombrer, et voyez l’enchaînement, sans ce traître fou, Onomacrite, vous n’auriez pas ce héros, Léonidas. Ah ! ces chimères, vous n’y croyez pas ! Savez-vous qui s’étonne de votre étonnement ? c’est Horace.

 
Somnia, terrores magicos, miracula, sagas,
Nocturnos lemures, portentaque Thessala rides ?


Et Virgile ajoute : Non temnere divos.

Les grands olympiens, suppliés à propos, venaient volontiers en aide aux petits peuples ; ces forts secouraient ces faibles ; c’est grâce à Belus-Apollon que les éthiopiens battirent Cambyse, et c’est grâce à Mégalé, qui n’est autre que Junon, que les massagètes battirent Cyrus.

Toutefois les dieux haïssent d’être importunés. « Il est dangereux, dit Hérodote, de souhaiter beaucoup de choses. » On est pour ou contre ces dieux, mais on les affirme. Personne n’en doute. Eschyle est ennemi de Jupiter par dévotion à Saturne. Ce même Eschyle ne parle pas sans anxiété des trois Phorcydes, lesquelles n’ont qu’un seul œil et qu’une seule dent, dont elles se servent l’une après l’autre. Le magicien Aceratos épouvante Alexandre en lui offrant de remplacer Bucéphale par Pégase, cheval qui désarçonne les bellérophons, et qui d’une ruade va aux astres, seule écurie digne de lui. Tout voyageur prudent qui traverse la Libye se botte très haut de peur des serpents, et se met son manteau sur la tête à cause des gouttes de sang qui tombent de la tête coupée de Méduse, laquelle va et vient dans ce ciel. De terra anguis, de cœlo sanguis. Euryloque, ce philosophe si colère qu’il poursuivait son cuisinier dans la rue, une broche fumante et chargée de viandes à la main, cet Euryloque, tout disciple de Pyrrhon qu’il était, priait le dieu Orphée Thesprote de venir tirer les verrous de sa prison. Pyrrhon lui-même, au dire de Stobée et de Sextus Empiricus, croyait fort à tous ces dieux-là ; il était grand-prêtre, mais cela ne prouve rien.

Apollodore le Calculateur raconte que Pythagore immola une hécatombe le jour où il découvrit le carré de l’hypoténuse. Démocrite, voyant son agonie coïncider avec des jours fériés, se faisait approcher un pain chaud des narines, afin de ne pas expirer pendant les fêtes de Cérès. Socrate n’osait pas mourir sans sacrifier un coq à Esculape.

Toute cette chimère est pleine de contre-coups. Il faut prendre garde, en heurtant un de ces lieux, d’en fâcher plusieurs. Il y a des parentés dans ce cauchemar ; ces monstres vivent en famille dans ces ténèbres. Les gorgones sont tantes de Polyphème et sœurs du serpent des Hespérides. Et que de sens mystérieux à ces allégories ! Ce mot, nymphe, vient-il du grec lymphè, eau, ou du phénicien népha