Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Philosophie, tome II.djvu/347

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Pensez-vous que la Pologne, ce soit assez près ? Nous pourrions, si vous le souhaitiez, nous rapprocher encore. Voilà où en est l’humanité. Ici l’un se parjure, là l’autre pille, là l’autre torture, là l’autre exile et proscrit, là l’autre canonne, bombarde, fusille et mitraille, là l’autre assassine, là l’autre massacre. Décidément, reprendre un peu respiration serait nécessaire. Est-ce que vous ne trouvez pas que le moment est venu d’en finir avec les monstres ?


Chose frappante, les tyrans ne craignent pas les génies de leur vivant. Cela tient à ce qu’ils ne les voient pas. Les tyrans sont des petitesses, les génies sont des énormités. Or le phénomène de l’énormité vis-à-vis de la petitesse, c’est d’être imperceptible. Éveiller la conscience d’un tyran, le faire reculer, cela est moins aisé que de le mettre à jamais au carcan dans l’histoire comme a fait Tacite pour Tibère ou dans l’épopée comme a fait Dante pour Boniface VIII. Qui peut le plus ne peut pas toujours le moins. On eût bien étonné Boniface VIII et Tibère si on leur eût dit en leur montrant Dante et Tacite : prenez garde ! Tout à l’heure j’ai fait de vains efforts pour effrayer une araignée microscopique tombée je ne sais d’où sur mon papier et courant sous le bec même de ma plume. Cet atome ne me percevait pas. Mes dimensions échappaient aux siennes. Je pouvais l’écraser, non l’avertir.

Et à ce propos, ne passons pas outre sans noter un curieux reproche récemment adressé à Tacite et à Juvénal par un nouveau venu de la critique historique. L’avertissement préalable aux tyrans avant de les flétrir, cet avertissement difficile pour la raison que nous venons de dire, et pour d’autres encore, le .nouveau venu en question l’exige. Ce chevalier de Messaline et de Tibère accuse Juvénal d’avoir pris en traître toute cette Rome des Césars. On n’a pas le droit de s’en aller en laissant aux siècles de telles condamnations à exécuter. Tacite encourt le même blâme. Ce poëte, Juvénal, et cet historien, Tacite, sont dans leur tort. Ces justiciers sortent brusquement du nuage derrière les maîtres du monde, cela n’est pas bien. Ces cochers du char des foudres auraient dû crier gare.


L’âme parfois pèse au philosophe. La pensée semble une lourde obligation. Voir l’homme, faire plus que le voir, le regarder, faire plus que le regarder, l’observer, faire plus que l’observer, le scruter, faire plus que le scruter, le disséquer, faire plus que le disséquer, l’analyser, certes, c’est là une rude affaire, et l’on se prend à envier les êtres inconscients, mêlés aux puretés éternelles de la création. On trouverait doux d’être une bête brute dans les bois. Virgile loue Auguste, c’est peu, mais Lucain loue Néron. Voltaire est banni, non pour ses hardiesses bonnes et justes, mais pour une bassesse mal faite. La flatterie mal venue fait jeter à la porte le flatteur. Même plat exil d’Ovide. Cromwell, formidable, signe l’arrêt de mort de Charles Ier, puis de la même plume, bouffon, barbouille d’encre la moustache d’Ireton. Les libres