Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Philosophie, tome II.djvu/372

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échange, richesse, prospérité ; la matière en Angleterre encombre le progrès, et l’aiguillonne ; elle est masse et tumulte ; elle alourdit l’homme et l’emporte, elle l’emplit de plomb et le couvre d’ailes ; ces ailes sont puissance, ce plomb est or. Faire des affaires, telle est la volonté fixe du cerveau anglais. Time is money. De là une fièvre. L’Angleterre (nous l’en louons) croise en tous sens sa marine marchande sur toutes les trajectoires de l’océan. Londres est un tourbillon, la circulation y est presque terrible ; la foule sur le London Bridge est à l’état de chaîne sans fin, et toute cette foule court et se rue ; pas de badaud ; le badaud est un songeur, nul ne flâne. Multitude affairée et hâte matérielle partout. La Tamise disparaît sous le fourmillement des bateaux à vapeur, les chevaux d’omnibus de Londres durent en moyenne vingt-et-un jours. Or, cela est bizarre à dire, mais rigoureusement vrai, la vie matérielle est une préparation à la vie fanatique. La Bible est bien assise sur le ballot. En somme, on est né et on mourra, de l’obscur est sur nous, il y a là au-dessus de nos têtes l’infini, bleu le jour, étoile la nuit ; pression mystérieuse ; il faut une solution à cette obsession. Tirer à peu près l’homme d’inquiétude, c’est là le succès de toutes les religions. L’esprit, débarrassé du souci de là-haut, est plus alerte ensuite aux calculs et aux négoces. On se dépêche bien vite de croire une chose quelconque une fois pour toutes, et l’on se repose là-dedans. Tel est le phénomène anglais. La théocratie n’en demande pas davantage. Elle a un talent, couper à merveille l’homme en deux. L’égoïsme en entente cordiale avec Dieu ; elle excelle dans ces bons ménages-là. Elle laisse aux affaires l’homme extérieur, et s’empare de l’homme intérieur. C’est au dedans qu’elle blanchit le sépulcre. La religion est une exsudation profonde de l’infini, qui pénètre l’homme ; mais les religions sont badigeonnage. Une couche de foi sur les vices suffit. Cela se voit chez les catholiques, et aussi chez les protestants. Ici on insiste un peu plus sur le nouveau testament, là sur l’ancien. Le jésuitisme est de tous les cultes. La théocratie, en Angleterre particulièrement, pourvu qu’elle règne, est bonne personne ; elle se contente d’un certain abrutissement. Elle tapisse intérieurement l’homme de chimères et de préjugés ; elle lui accroche sous le crâne, pour intercepter toute vérité au passage, la large toile d’araignée des idées fausses. Maintenant, tu es libre. Traite, contracte, vends, achète, pioche, laboure, navigue, dépense, épargne, dispose, jouis, gouverne le reste. Elle a l’art de vous enfermer dans un cercle qu’elle a l’art de vous cacher. Tu croiras beaucoup et penseras peu. Elle laisse à l’homme le va-et-vient dehors et lui met l’empêchement dans l’esprit ; l’homme matière peut faire ce que bon lui semble, l’homme conscience est entravé ; la liberté de conscience existe pourtant, mais cette liberté est manégée sans s’en douter, et tourne sur elle-même à son insu, toujours en deçà d’un obstacle invisible ; de certaines mœurs religieuses s’installent, fort distinctes des mœurs politiques ; une vaste superposition d’articles de foi et de croyances intolérantes se fait sur cette nation, vraie formation de bigotisme ; l’alluvion des préjugés grossit insensiblement et sans cesse ; le fanatisme, avec l’épaississement croissant propre au fanatisme, obstrue peu à peu les intelligences, le texte commande, la lettre indiscutable ordonne et défend, la raison, dénoncée et suspecte, bat en retraite pas à pas devant l’obéissance compacte de tous, un universel regard de travers déconcerte, et parfois intimide, le penseur, il y a, au besoin, d’étranges tribunaux