Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Philosophie, tome II.djvu/373

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spéciaux, la cour des Arches, voyez l’évêque Collenso, et c’est ainsi que sur un peuple libre la tyrannie d’un livre s’établit. Tyrannie redoutable. Il y a de l’ankylose dans le puritanisme. Une nation qui a trop de dogmes dans le sang finit par avoir ces dogmes dans les articulations, nodosités gênantes pour les agiles enjambées du progrès. Un conformiste est un podagre. On peut être atteint de la Bible comme de la goutte. Ô grand peuple, il s’agit d’aller en avant, non de rêvasser en arrière. La théocratie arrive à ce résultat, chef-d’œuvre pour elle : figer la pensée. La liberté civique elle-même en souffre. Tu n’ouvriras pas ta boutique le dimanche. Tu n’iras pas au musée le dimanche. Tu n’iras pas au spectacle le dimanche. Écrivain, toi qui enseignes et qui éclaires, tu n’enseigneras pas et tu n’éclaireras pas le dimanche. Pas de journal ce jour-là. La censure de la presse, faite de droit divin, sévit en Angleterre un jour sur sept. À Guernesey une pauvre femme est surprise un dimanche versant un verre de bière à un passant ; amende et prison. Un autre dimanche, un bateau à vapeur arrive portant des voyageurs de plaisir, un prédicateur millénaire leur jette publiquement l’anathème du haut du quai du port, malédiction à ces trouble-nuit, ils trouvent toutes les auberges fermées et se rembarquent sans avoir bu ni mangé. Et naturellement, car la logique existe même pour l’absurde, réprobation de la poésie et des poètes, oiseaux qui ont l’art de toujours sortir des cages. Haine turque de l’art. Iconoclastie. En Angleterre toute la Bible tourne en discipline. La Bible a son banc au parlement, et Moïse contrôle Cobden. Il y a autant de chapelles, par toise carrée de terrain, en Angleterre qu’en Espagne. L’Angleterre subit cet obscurcissement. Entre elle et la liberté son puritanisme s’interpose comme son brouillard entre elle et le soleil. Or, prenez garde, chez vous les libertés poussent en plein champ, les superstitions aussi. Cette ivraie menace ce froment. La ronce est vivace, elle fait sève de tout ; elle est encombrante et méchante, elle étouffe en même temps qu’elle égratigne. Les préjugés anglais sont décidément de trop belle venue ; il faut à l’Angleterre un sarcleur. Un sarcleur alerte, puissant, infatigable, sur pied jour et nuit, dé bonne humeur, éclatant de rire sur les mauvaises herbes, méchant lui aussi quand il le faut, et ayant des griffes contre les épines. Ironie contre ortie. La France, mise à la diète, au point de vue de l’art, par deux siècles plus littéraires que poétiques, avait une soif, la poésie, Shakespeare est un de ceux qui étanchent largement cette soif ; l’Angleterre, elle, a un besoin, la philosophie ; et maintenant que la France a une traduction de Shakespeare c’est le tour de sa voisine, et il importe que l’Angleterre ait une traduction de Voltaire.