Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Philosophie, tome II.djvu/501

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Eh bien, lisez-le. Ce sceptique vous consolidera, ce lâche vous enflammera, ce corrompu vous assainira ; et de la lecture de cet homme qui n’est pas bon, vous sortirez meilleur.

Pourquoi ? c’est qu’Horace, c’est beau.

Et qu’à travers le mal, qui est à la surface, le beau, qui est au fond, agit.

Forma, la beauté. Le beau, c’est la forme. Preuve étrange et inattendue que la forme, c’est le fond. Confondre forme avec surface est absurde. La forme est essentielle et absolue ; elle vient des entrailles mêmes de l’idée. Elle est le Beau ; et tout ce qui est beau manifeste le vrai.

Insistons sur ces évidences très difficiles à admettre.

L’émotion de lire Horace est exquise. C’est une jouissance toute littéraire, et singulièrement profonde. On s’absorbe dans ce rare langage ; chaque détail a une saveur à part. Une forte quantité de bon sens est malheureusement conciliable avec l’abaissement moral ; tout ce bon sens-là est dans Horace. Entre les quatre murs du fait accompli, comme il raisonne juste ! Mais c’est ici qu’on apprend à distinguer justesse de justice. Du reste^il n’est pas bon, nous venons de le dire ; mais il n’est pas méchant. Être méchant, c’est un effort ; Horace ne fait pas d’effort.

Son style se place entre le lecteur et lui, d’abord comme un voile, puis comme une clarté, puis comme une forme d’autre chose qui n’est plus Horace, qui est le Beau. Une certaine disparition d’Horace se fait. Le côté méprisable se développe sous le côté aimable. La turpitude atténuée devient bagatelle : Nescio quid méditons nugarum. Cette philosophie lâche dans ce style souple est douce à voir flotter comme la ceinture défaite de Vénus ; nul moyen de faire la grosse voix contre cet enchantement. Ce vers Phryné montre sa gorge, et il n’y a plus là de juges ; il y a des hommes vaincus. Cette victoire du style sur le lecteur est-elle malsaine ? Loin de là. L’extase littéraire est essentiellement honnête. Il est impossible de la mal prendre et de s’en mal trouver. Une certaine chasteté se dégage de toute poésie vraie. Peu à peu le bon sens d’Horace perd la mauvaise odeur de son origine, ce style pur le filtre, et l’on ne sent plus que l’ascendant de cette raison. Horace est limpide et net. Le lecteur est tout à la joie de voir si clair dans un esprit, à travers une épaisseur de deux mille ans. Horace est un composé de raison qui peut être divine et de sensualité qui peut être bestiale ; ce composé, espèce d’être mixte fort humain, discute dans l’épître, rit dans la satire, chante dans l’ode, se condense dans ce vers, y produit on ne sait quelle lumière, et s’y transfigure en sagesse. C’est de la sagesse d’oiseau. Boire, manger, dormir, gazouiller à l’aube, faire le nid et l’amour. Cette sagesse, qui, avant d’être celle d’Horace, était celle de Salomon, d