Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Philosophie, tome II.djvu/505

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à ne plus reconnaître l’un de l’autre, c’est l’intimité élevée à l’identité.

Ceux qui tentent de défaire brin à brin cette torsion, divine, les vivisecteurs de la critique, n’ont même pas la satisfaction que donne la table de dissection à l’anatomiste, voir des entrailles ici, de la cervelle là, des éclaboussures de sang, une tête dans un panier ; d’un côté le fond, de l’autre la forme. Point. Ils arrivent tout de suite, s’ils sont de bonne foi et s’ils ont le grand sens critique, à l’indivisible, à l’indissoluble, au congénial, à l’absolu. Ils disent : fond et forme sont le même fait de vie.

Le beau est un.

Le beau est âme.

Il y a de l’irradiation dans le beau, et par conséquent du mystère, car toute irradiation vient de plus loin que l’homme. Lors même que l’irradiation vient de l’intérieur de l’homme, elle vient de plus loin que lui. Il y a dans l’homme un autre que l’homme, et cet autre est situé dans les profondeurs. En deçà, au delà, plus haut, plus bas, ailleurs. Le dedans de l’homme est dehors. Qui oserait dire que notre conscience, c’est nous ?

Or la notion du beau est, comme la notion du bon, un fait de conscience. Le beau s’impose souverainement. Disons plus, divinement. Avant de penser le beau, on le sent. C’est là le propre de tout ce qui appartient à l’absolu.

L’absolu s’appelle aussi l’infini. L’infini dépasse l’intelligence terrestre qui est pourtant contrainte de l’accepter, au moins en tant que fait et réalité. Pourquoi ? parce qu’elle le sent. Ce sentiment-là est en toute chose la grande lumière. Il révèle le juste, et il révèle le beau. Faire son devoir, c’est accepter l’infini.

La pression de l’infini sur l’homme fait jaillir de l’homme le grand.

Le raisonnement suit le sentiment, et l’infini que le sentiment a proclamé, le raisonnement le démontre. Le raisonnement prouve l’infini comme le flot prouve recueil, en s’y brisant. La raison en vient à ceci que, tout en n’imaginant point comment l’infini peut être, elle ne saurait admettre que l’infini ne soit pas. C’est là, dans la mesure humaine, ce que nous appelons comprendre. L’invincible nécessité se promulgue dans sa toute-puissance sidérale. Elle est patente. Qui que vous soyez, regardez-la par cette ouverture, le ciel. Voyez-la encore par cette autre ouverture, la conscience. La philosophie lève la tête, puis l’incline, et tout est dit. L’infini est. Étant, il règne. N’y pas croire, c’est ne plus penser. La notion de l’infini devient l’élément même de l’entendement, et notion implique relativement compréhension. A la condition d’être aidée par l’intuition, l’intelligence arrive à cette surprenante victoire : comprendre l’incompréhensible.