Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Philosophie, tome II.djvu/504

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Idéal et Beauté sont identiques ; idéal correspond à idée et beauté à forme ; donc idée et fond sont congénères. Nous voici arrivés, la logique le voulant, à une vérité presque dangereuse : l’art civilise par sa puissance propre. L’œuvre, participant de l’influence générale du beau, a une action indépendante au besoin de la volonté de l’ouvrier, et, même à travers le vice de l’artiste, la vertu de l’art rayonne. La Fontaine, immoral, civilise ; Horace, impur, civilise ; Aristophane, inique et cynique, civilise. C’est là, au premier abord, répétons-le, une vérité d’aspect mauvais.

En réalité, si l’on veut s’élever, pour regarder l’art, à cette hauteur qui résume tout et où les distinctions comme les collines s’effacent, en réalité, il n’y a ni fond ni forme. Il y a, et c’est là tout, le puissant jaillissement de la pensée apportant l’expression avec elle, le jet du bloc complet, bronze par la fournaise, statue par le moule, l’éruption immédiate et souveraine de l’idée armée du style. L’expression sort comme l’idée, d’autorité ; non moins essentielle que l’idée, elle fait avec elle sa rencontre mystérieuse dans les profondeurs, l’idée s’incarne, l’expression s’idéalise, et elles arrivent toutes deux si pénétrées l’une de l’autre que leur accouplement est devenu adhérence. L’idée, c’est le style ; le style, c’est l’idée. Essayez d’arracher le mot, c’est la pensée que vous emportez. L’expression sur la pensée est ce qu’il faut qu’elle soit, vêtement de lumière à ce corps d’esprit. Le génie, dans cette gésine sacrée qui est l’inspiration, pense le mot en même temps que l’idée. De là ces profonds sens inhérents au mot ; de là ce qu’on appelle le mot de génie.

C’est une erreur de croire qu’une idée peut être rendue de plusieurs façons différentes. Tout en maintenant, bien entendu, au poëte souverain, le droit magnifique de développement, cette haute faculté, qui tient à l’habitation des sommets, de mettre en lumière autour de la pensée centrale toutes les idées circonvoisines, tout en maintenant cette faculté et ce droit, qui sont l’essence même de la poésie, nous affirmons ceci : une idée n’a qu’une expression. C’est cette expression-là que le génie trouve. Comment la trouve-t-il ? d’en haut. Par le souffle. Parfois sans savoir comment, mais toujours avec certitude. Instinct d’aigle. Pour lui, créateur, l’idée avec l’expression, le fond avec la forme, c’est l’unité. L’idée sans le mot, serait une abstraction ; le mot sans l’idée, serait un bruit ; leur jonction est leur vie. Le poëte ne peut les concevoir distincts. L’Alphée idée et l’Aréthuse expression, l’Arve jaune et le Rhône bleu coulant côte à côte des lieues entières sans se confondre, non, certes, rien de pareil. Il n’y a point, dans le miracle de l’idée faite style, deux phénomènes, quelque chose comme un embrassement de jumeaux, si étroit qu’il soit. Non. C’est la fusion où la fonte n’a pas laissé de veine, c’est le mélange à sa plus haute puissance, c’est l’amalgame