Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Philosophie, tome II.djvu/519

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lui, et le gardait. Une fois, ce Dieu s’appelait Henri IV, un homme lui cassa une dent. On ne put faire moins que d’écarteler l’homme. Il faut observer les convenances. Une autre fois, ce dieu s’appelait Louis XV, un homme l’égratigna avec un canif, il fallut bien encore écarteler l’homme. Le dieu Henri IV avait eu peu de dommage ; il écrivait après sa dent cassée : « Il y a, Dieu merci, si peu de mal que pour cela nous ne nous mettrons pas au lit de meilleure heure. » Le dieu Louis XV avait eu moins de mal encore ; pourtant il se mit au lit et appela un confesseur. Ces dieux-là ont besoin de confesseurs. Quant aux écartelés, le premier était un enfant, il avait dix-huit ans ; le second était un fou. L’enfant, Jean Châtel, fut vite disloqué. Cette mise en pièces d’un adolescent par quatre percherons bien ferrés et bien fouettés, comme dit Claude Esquivel, ne dura guère que vingt-cinq minutes. L’autre, le fou, Damiens, vigoureux homme de quarante-deux ans, donna plus de peine. Il y eut là, c’est un courtisan qui parle, le duc de Croy, quatorze heures terribles. Le supplice de Damiens en effet, 28 mars 1757, commencé à trois heures trois quarts du matin par la torture, dont il fut moulu, selon le même duc de Croy, continue toute la journée par l’amende honorable, le poing brûlé au soufre, le tenaillement au fer rouge, le plomb fondu, la poix enflammée et l’huile bouillante, et finit à dix heures du soir par l’arrachement des quatre membres. L’homme est fort, cet arrachement est dur, deux conseillers de grand-chambre, Pasquier et Severt, président au supplice. Les quatre chevaux tirent depuis trois quarts d’heure ; l’homme s’allonge sans se casser. À cinq heures, il avait sept pieds de long, dit un témoin, le greffier criminel Le Breton. Les chevaux sont fatigués. Le bourreau propose le dépècement de l’homme. En Hollande, on s’en était contenté pour Balthazar Gérard. En France, c’est autre chose. Severt répond : le zèle pour sa majesté ne le permet pas. Il faut l’arrachement. On ajoute deux chevaux. Les six chevaux tirent, par secousses, trois quarts d’heure encore. Cela fait une heure et demie de tirage. Le patient hurle, les juges causent. Ils suivent d’une fenêtre les phases de la chose. — Ah ! dit Pasquier, la cuisse gauche vient de partir. — Le peuple bat des mains, répond Severt.

Atrocité ! Pourquoi ? dites : Logique. Le droit divin est une prémisse dont l’écartèlement est la conséquence. Avoir cassé une dent à Dieu, avoir percé le cordon bleu et le gilet de flanelle de Dieu, ça vaut ça. Cette forme de civilisation qu’on nomme le droit divin se complique d’une place de Grève très variée et très assaisonnée. Pas de société vraiment monarchique sans cela. Quant au fort menu de la table de Versailles pendant que le peuple crève la faim, que voulez-vous que j’y fasse ? il faut bien que Dieu mange.

Ainsi le roi de France Dieu ; et, à plus forte raison le roi d’Espagne, qui, non seulement, était Dieu, mais encore Catholique. Le roi de France