Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Philosophie, tome II.djvu/520

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n’était que Très-Chrétien. Et tout autour, l’empereur d’Allemagne, le roi d’Angleterre, le roi de Prusse, le roi de Hongrie, le roi de Bohême, le roi de Pologne, le roi de Naples, le duc de Savoie, le landgrave de Hesse, l’électeur de Hanovre, l’électeur de Saxe, l’électeur de Bavière, l’électeur palatin, le duc de Florence, le duc de Modène, le duc de Parme, le margrave de Bade, tout cela était Dieu. Il y a des infiniment petits dans ces grandeurs. Même sur les almanachs les mieux faits, la liste diminuante des princes gouvernant par légitimité de naissance, s’achève par un et cœtera. Le roi de Man, le roi d’Yvetot, le prince de Lippe, le prince de Monaco, et cœtera. Et cœtera était Dieu. On peut voir encore aujourd’hui, dans le pays de Bade, sur la grande place de Radstadt un monument portant une figure de bonhomme en cuirasse et perruque avec cette inscription : Divo Bernado. Le divin Bernard a existé.

Les princes, dans cette Europe d’alors, n’étaient pas autre chose que Dieu en morceaux. Ces morceaux-là régnaient. Dieu était César à Vienne, roi à Berlin, duc. à Hanovre, knez à Moscou, marquis à Carlshriie. Les titres variaient, mais sous tout prince il y avait Dieu. Les évêques le voyaient distinctement. In te Deum salutamus. Jean-Baptiste Rousseau disait : images de Dieu sur la terre, est-ce par des coups de tonnerre que leur grandeur doit éclater ? Des coups de tonnerre, non. Des coups de canon, oui. Allez le demander aux vieux canons des Invalides. Ils sont tatoués de ce latin : ultima ratio regum. Dieu, toujours du parti du plus fort, était pour les gros bataillons et pour les gros personnages impériaux et royaux. Être né prince, cela dispensait du reste. La grâce de Dieu couvrait tout, autorisait tout, embaumait tout. Il y a cent ans, un landgrave, Louis IX de Hesse, espèce de Jocrisse féroce bardé sur le ventre de deux grands cordons croisés, l’un bleu, l’autre rouge, a ravagé, incendié, pillé et violé la ville de Pirmazens. Nous y avons vu, en septembre 1863, au Lamm, son portrait entouré de fleurs. Ces fleurs étaient toutes fraîches. Un roi dans le passé était, par la grâce de Dieu, Jacques Ier en Angleterre, Christiern II en Danemark, Louis XV en France, avait toutes sortes de vices et commettait toutes sortes de crimes, divinement. Une impeccabilité plongée jusqu’au cou dans le mal, une infaillibilité plongée jusqu’au cou dans l’ignorance, une inviolabilité plongée jusqu’au cou dans la violence, telle était cette création du (vieux) droit divin, ivrogne parfois comme Auguste de Pologne, infirme fréquemment comme Charles II d’Espagne, imbécile souvent comme Frédéric Ier de Prusse, et à laquelle on disait : Votre Majesté.

Cela se bornait-il à l’Europe ? non pas. Et comment eût marché la civilisation ? il y avait du droit divin partout sur la terre, varié comme les religions. Cela faisait des droits divins de différentes espèces, mais ayant tous