Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Poésie, tome I.djvu/251

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Regret


Il s’est trouve parfois, comme pour faire voir
Que du bonheur en nous est encor le pouvoir,
Deux âmes s’élevant sur les plaines du monde.
Toujours l’une pour l’autre existence féconde,
Puissantes à sentir avec un feu pareil.
Double et brûlant rayon ne d’un même soleil,
Vivant comme un seul être, intime et pur mélange
Semblables dans leur vol aux deux ailes d’un ange
Ou telles que des nuits les jumeaux radieux
D’un fraternel éclat illuminent les cieux.
Si l’homme a séparé leur ardeur mutuelle,
C’est alors que l’on voit, et rapide et fidèle.
Chacune, de la foule écartant l’épaisseur,
Traverser l’univers et voler à sa sœur.

Alfred de Vigny. Héléna.


Oui, le bonheur bien vite a passé dans ma vie !
On le suit ; dans ses bras on se livre au sommeil ;
Puis, comme cette vierge aux champs crétois ravie,
On se voit seul à son réveil.


On le cherche de loin dans l’avenir immense ;
On lui crie : — Oh ! reviens, compagnon de mes jours.
Et le plaisir accourt ; mais sans remplir l’absence
De celui qu’on pleure toujours.


Moi, si l’impur plaisir m’offre sa vaine flamme,
Je lui dirai : — Va, fuis, et respecte mon sort ;
Le bonheur a laissé le regret dans mon âme ;
Mais, toi, tu laisses le remord ! -