Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Poésie, tome I.djvu/448

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434 ODES ET BALLADES.
Les six chamois tremblaient cachés dans l’ombre,
Aux sons affreux de ses grondements sourds.
La faim pourtant, qu’aucun mal ne surmonte,
Lui fit bien voir que tous chagrins sont courts ;
La pauvre mère aux chamois eut recours.,
Et (si j’en crois le sage auteur du conte)
La bonne dame, en les croquant sans honte.
Disait encor : ce ne sont pas mes ours.

À ce récit, authentique et notoire,
Mes chers humains, d’ici je vous vois tous
Vous écrier : oh ! la plaisante histoire !
Et répéter, fiers de votre victoire :
Les animaux sont plus bêtes que nous.
Vous vous trompez, croyez-en maître Horace,
Qui le savait mieux que moi, mieux que vous,
Chacun se plaint de son sort, quoi qu’il fasse,
C’est qu’ici-bas se plaindre est assez doux.
Mais s’il fallait quitter soudain sa place,
Prendre demain d’autres mœurs, d’autres goûts,
Les plus sensés garderaient leur besace,
Les plus sensés seraient les plus sots : passe.
Mais les plus sots ne sont pas les plus fous.

Moi-même ici je hurle avec les loups ;
Car si le dieu du poétique empire
M’offrait soudain des maîtres qu’on admire
Les chants divins, à mes loisirs si chers ;
S’il me prêtait l’un de ces traits amers,
Dont Despréaux aiguisait la satire,
S’il me dictait l’un ces naïfs concerts
De ce bon Jean, qui blâme et fait sourire ;
Je craindrais trop que, de gloire couverts,
De tels accords démentissent ma lyre,
Et, préférant mal peindre et mal écrire,
Je me dirais : Ce ne sont pas mes vers.