Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Poésie, tome I.djvu/495

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Pour éclipser les faits du preux de Roncevaux,
Le brasseur Rossignol t’offre ses grands travaux.
Crois-tu que ces guerriers, tous morts aux Thermopyles,
Près de nos fédérés auraient dormi tranquilles ?
Et que ce général qui battit du tambour
Ne vaut pas bien Condé sous les murs de Fribourg ?
Réponds : mais, je le vois, peu sensible à la gloire,
Tu ne peux t’élever aux grands tableaux d’histoire ;
Descends donc aux portraits. D’un grand homme ignoré
Peins-nous le noble front de rayons entouré ;
Ou, moderne Callot, dévoue au ridicule
Ces vieux sujets du Roi dont la France pullule,
Fous qui, dans leurs aïeux, osent encor vanter
De gothiques vertus qu’ils surent imiter. [doute
Crois-moi : suis mes conseils ; dans peu de temps sans
Tu seras de ces gens qu’on flatte et qu’on redoute ;
Et ton nom, étalé dans plus d’un cabinet,
Deviendra quelque jour fameux chez Martinet.
Es-tu littérateur ? Une plus vaste arène
Semble encore appeler ta muse citoyenne.
Tu peux des esprits forts fabriquer les anas,
Ou toi-même inventer de nouveaux almanachs.
Ainsi, dans chaque mois, grâce à de doctes plumes,
Nous voyons les guerriers succéder aux légumes [1] ;
La botanique, hier, fut à l’ordre du jour,
Il est juste aujourd’hui que l’histoire ait son tour.
Vois ce Livre, heureux fruit d’un siècle de lumière ;
Il montre au bon bourgeois l’éloquence guerrière.
Fais-m’en donc un pareil : mêle, choisis en gros
Le cri d’un soldat ivre et le mot d’un héros ;
Et donne au bon Henri quelque place modeste
Entre deux bulletins, ou près d’un manifeste.
Surtout, si tu décris nos revers, nos succès,
Songe qu’un Vendéen ne peut être Français.
Songe encor que ce roi, d’orgueilleuse mémoire,
Louis, n’a jamais su ce que c’est que la gloire ;
Que Vendôme et Villars, qu’on se plaît à vanter,
Sont loin de maint héros que tu pourrais citer.
Luxembourg comptait-il ses soldats morts par mille ?
Qu’est-ce que Catinat ? brûla-t-il une ville ?

  1. L’Almanach des braves, une Victoire par jour, de la Gloire tous les jours, et ce tas de petits recueils de fêtes, sœurs puînées des sans-culottides, sont trop connus pour les rappeler ici. La réputation des autres ouvrages dont parle l’auteur, dans le courant de cette satire, est assez européenne pour qu’on puisse se passer de notes.