Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Poésie, tome I.djvu/655

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Là, des kiosques peints ; là, des fanaux changeants ;
Et sur le vieux sérail, que ses hauts murs décèlent,
Cent coupoles d’étain, qui dans l’ombre étincellent

Comme des casques de géants.


II


Le sérail !… Cette nuit il tressaillait de joie.
Au son des gais tambours, sur des tapis de soie,
Les sultanes dansaient sous son lambris sacré,
Et, tel qu’un roi couvert de ses joyaux de fête,
Superbe, il se montrait aux enfants du prophète,

De six mille têtes paré !


Livides, l’œil éteint, de noirs cheveux chargées,
Ces têtes couronnaient, sur les créneaux rangées,
Les terrasses de rose et de jasmin en fleur ;
Triste comme un ami, comme lui consolante,
La lune, astre des morts, sur leur pâleur sanglante

Répandait sa douce pâleur.


Dominant le sérail, de la porte fatale
Trois d’entre elles marquaient l’ogive orientale ;
Ces têtes, que battait l’aile du noir corbeau,
Semblaient avoir reçu l’atteinte meurtrière,
L’une dans les combats, l’autre dans la prière,

La dernière dans le tombeau.


On dit qu’alors, tandis qu’immobiles comme elles
Veillaient stupidement les mornes sentinelles,
Les trois têtes soudain parlèrent ; et leurs voix
Ressemblaient à ces chants qu’on entend dans les rêves,
Aux bruits confus du flot qui s’endort sur les grèves,

Du vent qui s’endort dans les bois.