Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Poésie, tome I.djvu/698

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L’éperon s’userait sur leur flanc arrondi
Avant de réveiller leurs pas jadis rapides,
Et près d’eux sont couchés leurs maîtres intrépides
Qui dormaient à leur ombre aux haltes de midi !

« Allah ! qui me rendra ma redoutable armée ?
La voilà par les champs tout entière semée,
Comme l’or d’un prodigue épars sur le pavé.
Quoi ! chevaux, cavaliers, arabes et tartares,
Leurs turbans, leur galop, leurs drapeaux, leurs fanfares,

C’est comme si j’avais rêvé !


« Ô mes vaillants soldats et leurs coursiers fidèles !
Leurs voix n’a plus de bruit et leurs pieds n’ont plus d’ailes.
Ils ont oublié tout, et le sabre et le mors.
De leurs corps entassés cette vallée est pleine.
Voilà pour bien longtemps une sinistre plaine.
Ce soir, l’odeur du sang : demain, l’odeur des morts.

« Quoi ! c’était une armée, et ce n’est plus qu’une ombre !
Ils se sont bien battus, de l’aube à la nuit sombre,
Dans le cercle fatal ardents à se presser.
Les noirs linceuls des nuits sur l’horizon se posent.
Les braves ont fini. Maintenant ils reposent,

Et les corbeaux vont commencer.


« Déjà, passant leur bec entre leurs plumes noires,
Du fond des bois, du haut des chauves promontoires,
Ils accourent ; des morts ils rongent les lambeaux ;
Et cette armée, hier formidable et suprême,
Cette puissante armée, hélas ! ne peut plus même
Effaroucher un aigle et chasser des corbeaux !

« Oh ! si j’avais encor cette armée immortelle,
Je voudrais conquérir des mondes avec elle ;
Je la ferais régner sur les rois ennemis ;
Elle serait ma sœur, ma dame et mon épouse.